La santé psychologique joue un rôle tout aussi important dans le bien-être global que la santé physique, et elle devrait être partie intégrante de la pratique de la santé publique, et plus précisément des interventions de santé publique liées aux sites contaminés. Les résidants de communautés exposées à des substances dangereuses considèrent souvent que l'expérience est stressante sur le plan émotionnel. Ils passent souvent par une gamme de réactions psychologiques, dont les plus courantes sont énoncées ci-après.
Fait peu étonnant, la peur est probablement la réaction psychosociale la plus courante lorsque l'on apprend que des substances dangereuses sont présentes dans une communauté. Dans la plupart des situations dangereuses, la population peut fuir un danger ou le combattre. Mais les gens qui vivent à proximité d'un site contaminé ne peuvent pas fuir le danger et ils doivent, en conséquence, vivre avec leur peur pendant de longues périodes. Une peur prolongée peut se muer en angoisse, en dépression et en sentiment d'impuissance.
Les gens craignent par-dessus tout que leur santé soit menacée par l'exposition actuelle ou par une exposition passée. Des dangers inévitables et immédiats comme la contamination de l'air, de l'eau ou des aliments suscitent des émotions particulièrement vives.
La population redoute aussi les effets cumulatifs sur la santé de l'exposition de longue durée à des agents contaminants; elle craint de subir des effets sur la santé comme le cancer, les malformations congénitales et une réduction de la durée de vie. Ces inquiétudes viennent renforcer le sentiment de vulnérabilité, car « la population touchée ne sait pas du tout si le pire est passé ou à venir »
[traduction]. Même après le confinement ou le nettoyage du contaminant, la sensation de danger persiste souvent, et « le sentiment, tant au niveau individuel que collectif, que le dossier est clos, demeure inatteignable » [traduction]1.
La présence de substances contaminées augmente également les craintes de la population au sujet de la santé et du bien-être des enfants. Si le site contaminé est situé à proximité d'un secteur résidentiel, les parents craignent que les jeunes enfants soient exposés à la substance toxique en jouant à l'extérieur, en portant de la terre à leur bouche, en buvant de l'eau ou par d'autres moyens. La communauté s'inquiète parfois tout particulièrement des risques pour les femmes enceintes ou pour les femmes qui allaitent2.
Les gens ont souvent peur de ce qu'ils ne peuvent pas voir. La présence de substances toxiques inodores, incolores et invisibles à l'oeil nu les trouble donc tout particulièrement. Une connaissance incomplète du niveau d'exposition ou des conséquences à venir vient renforcer cette crainte.
Les personnes qui vivent près d'un site contaminé vivent un stress supplémentaire par rapport à celles qui sont menacées par une catastrophe naturelle : elle ignorent si elles ont été exposées au danger ou non. Souvent, la présence des substances dangereuses ne peut pas être ressentie, et leurs effets néfastes sur la santé peuvent se révéler plus tard. Ce manque de connaissances peut causer énormément de crainte et de stress.
Les craintes des résidants peuvent être exacerbées par certains facteurs alarmants, soit des conditions qui augmentent le degré d'inquiétude suscitée par les risques. Il s'agit notamment des conditions suivantes :
Les facteurs réels qui influent sur le niveau de risque diffèrent des « croyances au sujet du risque », qui sont des notions subjectives de ce que signifie le danger. Les croyances au sujet du risque des résidants qui vivent près d'un site peuvent aussi renforcer la perception du risque associé à un site, ce qui fait monter les niveaux de peur et d'anxiété. Dans certaines situations où, selon les experts, le risque associé à un site contaminé est minime, les résidants peuvent tout de même avoir la sensation de courir un risque considérable.
Certains indices perceptifs influent sur les croyances de la population au sujet du risque :
L'exposition à des substances toxiques peut provoquer un profond sentiment de vulnérabilité - une perte de tout sentiment de sécurité. Elle peut ébranler la conviction profonde de vivre dans un monde sûr, dans un environnement qui ne peut soudainement se révéler menaçant. Un membre d'une communauté ojibwa touchée par une intoxication au mercure a affirmé ce qui suit : « Je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment la terre peut se retourner contre nous. »
[traduction]5
Si la durée ou la source du danger est inconnue, ce sentiment de fragilité et de vulnérabilité peut s'intensifier. En définitive, le caractère invisible de nombreuses substances toxiques, l'absence de solutions claires en matière de santé et le « délai entre l'exposition et l'apparence de maladie chronique liée à l'exposition »
[traduction] peuvent créer des sentiments intenses d'impuissance et de perte de contrôle chez les personnes exposées à une substance contaminée6.
La colère est une réaction typique des gens qui se sentent affaiblis par les pertes qu'ils ont subies ou impuissants face à une situation. L'irritabilité, l'hostilité, la colère et même la rage sont particulièrement susceptibles de se manifester dans les circonstances suivantes :
La colère peut se faire plus intense et plus persistante si l'événement découle clairement d'une défaillance ou une négligence humaine.
Il est fort probable que les personnes touchées par des sites contaminés perdent, en tout ou en partie, leur confiance envers les représentants du gouvernement et d'autres agents publics. Le groupe de travail chargé d'étudier les effets de l'incident nucléaire de Three Mile Island sur le comportement et la santé mentale a fait l'observation suivante :
« Ce qui vient encore aggraver les choses, c'est que les gens qui ont été sensibilisés par l'exposi-tion à une urgence toxique peuvent cesser de croire non seulement à la bonne volonté des responsables d'un contexte dangereux mais aussi à la justesse de leur perception de la réalité. Il n'est pas du tout certain qu'« ils » puissent dire la vérité même s'ils veulent le faire, car ils ne savent pas ce qui se passe eux non plus. » [traduction]7
Si un gouvernement ou son agence a pris part aux activités de contamination, les résidants sont particulièrement susceptibles de se méfier des décisions qu'il prendra au sujet du site. Les étangs bitumineux de la région de Sydney, en Nouvelle-Écosse, ont fourni un bon exemple de ce problème en 2001. La conviction chez les résidants du secteur que les efforts d'assainissement antérieurs dirigés par le gouvernement avaient été mal gérés a créé un climat de soupçon, de méfiance et de crainte dans l'ensemble de la communauté. Elizabeth May, résidante du secteur et présidente du Sierra Club, a fait écho aux inquiétudes d'une bonne partie de la population de Sydney lorsqu'elle a mis en doute l'objectivité d'un rapport d'évaluation des risques, accusant les gouvernements fédéral et provincial de se trouver en « conflit d'intérêts flagrant »
[traduction]du fait qu'ils possédaient les sites tout en étant responsables de leur évaluation8.
Les résidants touchés peuvent aussi en venir à se méfier de l'ensemble de la communauté. Se sentant déjà abandonnés par les autorités qui, selon leurs attentes, devaient les protéger, ils craignent parfois que leur communauté ne veuille ou ne puisse pas leur offrir le soutien dont ils auront besoin au moment où ils seront le plus vulnérables.
...la méfiance sociale est peut-être l'une des conséquences les plus néfastes... Les gens ont besoin de sentir que leur société prend soin d'eux, et entre autres qu'elle reconnaît le stress psychologique et social causé par les situations de doute inextirpable et de danger personnel potentiellement désastreux9.
Le deuil désigne généralement le processus émotionnel entraîné par la perte d'une personne importante dans sa vie affective. On peut cependant se sentir en deuil à la suite de la perte d'éléments moins concrets de son bien-être émotionnel. Les personnes touchées par un site contaminé peuvent vivre un deuil à la suite de la perte des éléments suivants :
Il est à noter qu'un sentiment de deuil et de perte est souvent étroitement lié à la peur. Ainsi, les gens peuvent craindre de subir des pertes, surtout par rapport à la peur de mourir en bas âge ou de voir des êtres chers, en particulier des enfants, contracter des maladies graves ou mourir.
La culpabilité du survivant est une réaction marquée que l'on observe souvent chez les survivants d'une catastrophe, et des réactions semblables se retrouvent chez les personnes dont des parents, des amis ou des voisins ont été affectés par un site contaminé.
Des résidants du secteur peuvent également se sentir coupables de ne pas avoir quitté le site ou de ne pas avoir écouté les amis ou les parents qui leur avaient conseillé de ne pas emménager dans le secteur et d'avoir ainsi, peut-être, mis en péril leur santé et celle de leurs enfants.
Les gens qui vivent à proximité d'un site contaminé se sentent parfois dépersonnalisés par le processus d'évaluation du problème mené par les experts. Certains affirment qu'après avoir répondu à une foule de questionnaires ou d'entrevues de recherche traitant des effets sur la santé, ils ne se sentaient plus comme des êtres humains mais plutôt comme des objets mesurés ou des données statistiques.
La lenteur du nettoyage d'un grand nombre de sites contaminés peut susciter des sentiments de frustration dans les communautés touchées. La population juge que le délai entre la découverte d'un danger et son élimination est déraisonnable et déteste se sentir incapable d'y changer quoi que ce soit. Les contacts difficiles avec les organismes bureaucratiques pour des questions liées à la décontamination et à l'indemnisation peuvent être une source de frustration.
Un sentiment d'isolement envahit souvent les communautés situées à proximité des sites contaminés. Les gens estiment que ceux qui n'ont jamais été exposés à une substance toxique ne peuvent comprendre cette réalité. Ils croient aussi que tout le processus qui entoure le site contaminé crée une distance, car il peut être long et compliqué et mettre en cause plusieurs organismes différents.
Les gens qui vivent près d'un site contaminé peuvent, tout comme ceux qui ont subi le traumatisme d'une catastrophe naturelle, connaître la dépression en raison des pertes qu'ils ont subies et des problèmes liés à la remise sur pied. Mais tandis que les victimes d'une catastrophe retrouvent lentement un sentiment de bien-être général au fil de la reconstruction de leur maison et de leur quartier et de la diminution de leurs réactions de stress, celles qui sont toujours exposées à des substances dangereuses ne voient aucune solution à leur dilemme. Lorsque les résidants touchés prennent vraiment conscience de la réalité et des effets à long terme de la vie près d'un site contaminé, ils risquent de faire de la dépression chronique. Ils risquent de connaître de fréquents épisodes de tristesse, de retrait, de désorganisation, de lassitude et de frustration. Ils perdent parfois tout intérêt envers les activités quotidiennes ou les amis et, dans certains cas, ils se tournent vers la toxicomanie.