Réduire le conflit entre le travail et la vie personnelle : Quoi faire? Quoi éviter?
1.0 Introduction
Chris Higgins, Ph. D., professeur, Richard Ivey School of Business,
Université de Western Ontario
Linda Duxbury, Ph. D., professeure, Sprott School of Business,
Université Carleton
Sean Lyons, Ph. D., professeur adjoint, Gerald Schwartz School of
Business and Information Systems, Université Saint-François-Xavier
1.1 Renseignements généraux
Le conflit entre le travail et la vie personnelle survient lorsque
les exigences professionnelles et familiales sont incompatibles
et qu'il devient par conséquent difficile d'assumer un rôle
sans nuire à un autre (Edwards et Rothbard, 2000; Greenhaus
et Beutell 1985). Cette définition sous-entend la présence
d'une relation multidirectionnelle dans laquelle travail et famille
s'influencent mutuellement (Frone, 2002). Lorsque ces deux dimensions
entrent en conflit, il faut abandonner les gratifications dans un
domaine pour pouvoir en recevoir dans un autre (Edwards et Rothbard,
2000). On peut voir le conflit entre le travail et la vie personnelle
comme ayant deux composantes principales : les aspects pratiques
associés aux horaires surchargés et aux conflits d'horaire
(c. à d. nul ne peut se trouver à deux endroits au
même moment) ainsi que l'impression d'être dépassé
par les événements, surchargé et stressé
en raison des pressions subies dans de multiples rôles. Dans
le cadre de notre enquête, le conflit entre le travail et
la vie personnelle comprend :
- La surcharge de rôles : Cette forme
de conflit entre le travail et la vie personnelle survient quand
les exigences totales en matière de temps et d'énergie
associées aux activités à entreprendre sont
trop importantes pour qu'une personne remplisse ses obligations
adéquatement ou sans inquiétude.
- L'interférence du travail dans la famille : Ce type d'interférence survient quand les exigences et
responsabilités professionnelles rendent difficile l'exécution
des responsabilités familiales (p. ex. de longues heures
de travail rémunéré qui empêchent d'assister
à une activité sportive d'un enfant, des préoccupations
liées au travail qui ne permettent pas de participer pleinement
à la vie familiale, les retombées du stress au travail
sur le foyer, qui augmentent les conflits avec les membres de
la famille).
- L'interférence de la famille dans le travail : Ce type d'interférence entre les rôles se produit
quand les exigences et responsabilités familiales rendent
difficile l'exercice des responsabilités professionnelles
(p. ex. un enfant malade retient le parent à la maison
ou des conflits familiaux nuisent à la concentration au
travail).
- La pression sur le fournisseur de soins :
Concept à plusieurs dimensions qui est défini du
point de vue des « fardeaux » pesant sur le quotidien
du fournisseur de soins et découlant de la nécessité
de donner des soins à une personne (Robinson, 1983)4.
Jusqu'à maintenant, nos recherches5 ont permis de tirer les conclusions suivantes : Une importante proportion
de la main-d'oeuvre canadienne ne voit plus le travail et la
vie personnelle comme des domaines indépendants l'un de l'autre.
- Les quatre éléments du conflit entre le travail
et la vie personnelle ont des effets différents sur la
santé physique et mentale des employés.
- Des niveaux élevés de surcharge de rôles
sont devenus systémiques au sein des grandes organisations
au Canada. La majorité des employés de notre échantillon
de 2001 (58 %) se disent aux prises avec des niveaux élevés
de surcharge de rôles.
- Le pourcentage de l'effectif dont la surcharge de rôles
est élevée a augmenté de 11 % au cours de
la dernière décennie.
- Un peu plus du quart des Canadiens interrogés en 2001
(28 %) indiquent que leurs responsabilités professionnelles
entravent leur capacité d'assumer leurs responsabilités
familiales (ce qui indique un niveau élevé d'interférence
du travail dans la famille). On avait obtenu le même pourcentage
en 1991.
- L'interférence de la famille dans le travail n'est pas
courante au Canada à cette époque-ci : seulement
10 % des Canadiens de l'échantillon signalent des niveaux
élevés de ce type d'interférence. Le pourcentage
de travailleurs canadiens qui donnent la priorité à
leur famille plutôt qu'à leur travail a doublé
au cours des dix dernières années, en grande partie
parce que le nombre de responsables d'aînés à
charge a également augmenté au cours de cette période.
- Les Canadiens qui accordent la priorité à leur
travail aux dépens de leur famille (qui signalent une forte
interférence du travail dans la famille) sont trois fois
plus nombreux que ceux qui font l'inverse (qui signalent une forte
interférence de la famille dans le travail).
- Entre 1991 et 2001, le temps consacré par la population
canadienne à des activités professionnelles a augmenté.
En 1991, une personne sur dix travaillait au moins 50 heures par
semaine, rapport qui est maintenant d'une sur quatre. Au cours
de cette même période, le pourcentage d'employés
qui travaillaient de 35 à 39 heures par semaine a diminué
de 48 à 27 %. On a observé cet accroissement des
heures de travail dans toutes les catégories et dans tous
les secteurs d'emploi.
- Les employeurs les plus importants du Canada ne peuvent être
considérés, pour la plupart, comme des employeurs
aux pratiques exemplaires. Les données examinées
dans ce rapport en brossent un portrait peu flatteur. Seule la
moitié des personnes ayant participé à cette
étude sont très dévouées à
leur employeur, satisfaites de leur emploi et perçoivent
leur entreprise comme un « milieu de travail supérieur
à la moyenne ». Une sur trois dit éprouver
des niveaux élevés de stress lié à
l'emploi et une sur quatre songe au moins une fois par semaine
à quitter son emploi (intention de roulement élevée).
L'absentéisme (plus particulièrement l'absentéisme
en raison de problèmes de santé physique et mentale)
semble également être un problème important
pour les employeurs canadiens, la moitié des répondants
signalant des niveaux élevés d'absentéisme
(au moins trois jours d'absence dans les six mois précédant
la réalisation de la présente étude).
- Les conditions de travail dans les organisations canadiennes
se sont détériorées avec le temps. Trois
fois plus d'employés ont déclaré ressentir
un niveau élevé de stress professionnel en 2001
qu'en 1991. La proportion de gens très satisfaits de leur
emploi a considérablement diminué de 1991 à 2001.
- Beaucoup de Canadiens travaillant pour les organisations les
plus importantes du Canada sont en mauvaise santé mentale.
Plus de la moitié des répondants signalent des niveaux
élevés de stress ressenti; un sur trois mentionne
des niveaux élevés d'épuisement et d'humeur
dépressive. Seuls 41 % des répondants sont satisfaits
de leur vie et un répondant sur cinq estime être
en moyenne ou en mauvaise santé physique. Ces données
sont inquiétantes. Comme elles reflètent la santé
d'employés canadiens semblant occuper pour la plupart «
de bons emplois », on pourrait croire qu'elles représentent
« le meilleur scénario possible ».
- La santé physique et mentale des travailleurs canadiens
s'est détériorée au fil du temps. En effet,
1,5 fois plus d'employés ont dit souffrir d'humeur dépressive
en 2001 qu'en 1991. De même, 1,4 fois plus d'employés
ont dit ressentir des niveaux élevés de stress en
2001 qu'en 1991.
- La culture organisationnelle et les exigences professionnelles
exposent les employés à un risque de surcharge de
rôles et d'interférence du travail dans la famille
(il s'agit des deux plus importantes variables prédictives
de ces types de conflit entre le travail et la vie personnelle).
En ce qui a trait aux exigences professionnelles, la surcharge
de rôles et l'interférence du travail dans la famille
sont toutes deux associées de façon positive au
nombre d'heures supplémentaires non rémunérées
par mois, au nombre d'heures de travail par semaine, au nombre
d'heures par semaine à faire du travail additionnel à
domicile (TAD) et à la quantité de temps où
l'employé est absent du domicile en raison de déplacements
associés au travail. Les cultures organisationnelles qui
mettent l'accent sur le nombre d'heures de travail (c.-à-d.
où les possibilités d'avancement sont limitées
pour les personnes qui ne travaillent pas de longues heures ou
qui refusent de faire du travail additionnel), qui incitent les
employés à choisir entre le travail et la vie personnelle
(les responsabilités familiales et les congés familiaux
sont perçus comme limitant l'avancement) et qui ne favorisent
pas l'équilibre entre le travail et la vie personnelle
sont également associées à des niveaux élevés
de surcharge de rôles et d'interférence du travail
dans la famille.
- Les exigences personnelles et les responsabilités liées
à la famille et à l'âge adulte sont les plus
importantes variables prédictives de pression sur le fournisseur
de soins et d'interférence de la famille dans le travail.
Ces deux formes de conflit entre le travail et la vie personnelle
sont associées de façon positive au nombre d'heures
consacrées chaque semaine aux soins aux aînés
ou aux enfants et à la responsabilité d'aînés
à charge. La pression sur le fournisseur de soins est étroitement
associée à la prestation de soins aux aînés.
Une seule question importante demeure : que peut-on faire pour
atténuer les différents types de conflit entre le
travail et la vie personnelle? Nous tenterons d'y répondre
en dégageant des politiques, des programmes et des mesures
de soutien que les organisations peuvent mettre en oeuvre ainsi
que des stratégies individuelles et familiales visant à
restaurer l'équilibre entre le travail et la vie personnelle.
4 Il faut préciser que les recherches sur les fournisseurs de soins portent généralement sur les pressions subies en lien avec la prestation de soins aux aînés ou à des personnes à charge handicapées plutôt qu'à un enfant. Conformément ces recherches antérieures, la présente étude aborde la pression et le fardeau du fournisseur sous l'angle des soins prodigués aux aînés.
5 Consulter l'annexe A pour accéder à la liste complète des rapports publiés qui se fondent sur les données de l'Enquête nationale sur le conflit entre le travail et la vie personnelle (2001).