Dans le but d'aider le lecteur à suivre la discussion, nous avons catégorisé les stratégies d'adaptation individuelles à l'aide de l'analyse en composantes principales et ainsi dégagé quatre types principaux de stratégies utilisées par les Canadiens pour composer avec le conflit entre le travail et la vie personnelle (tableau 12) : (1) le soutien social, (2) des techniques d'adaptation active visant à réduire ou à éliminer la source de conflit, (3) l'esquive et (4) les techniques d'adaptation passive, qui s'attaquent aux symptômes du stress plutôt qu'à sa source.
Les tableaux 13 (échantillon total) et 14 (analyses selon le sexe/type d'emploi et selon le sexe/la responsabilité de personnes à charge) présentent les données sur la disponibilité et l'utilisation des différentes stratégies d'adaptation individuelles. On peut voir que les Canadiens utilisent toute une gamme de stratégies pour composer avec le stress.
N = 31 571
« Rarement » regroupe « jamais » et «
chaque mois ».
« Chaque jour » regroupe « plusieurs fois par
semaine » et « chaque jour ».
Sans PC = Sans personnes à charge
RPC = Responsable de personnes à charge
| Stratégies d'adaptation | % de répondants qui utilisent fréquemment la stratégie | |||
|---|---|---|---|---|
| Hommes | Femmes | |||
| G/P | A | G/P | A | |
| Discuter avec des membres de la famille ou des amis | 39 | 35 | 55 | 47 |
| Discuter avec des collègues | 28 | 25 | 38 | 35 |
| Demander l'aide de la famille ou d'amis | 20 | 18 | 28 | 25 |
| Demander l'aide des collègues | 12 | 22 | 24 | 18 |
| Simplement redoubler d'efforts (tenter de tout faire) | 38 | 36 | 48 | 48 |
| Établir des priorités | 74 | 58 | 75 | 69 |
| Déléguer du travail aux autres | 45 | 24 | 32 | 17 |
| Simplement s'efforcer d'oublier | 17 | 20 | 18 | 21 |
| Trouver une autre activité pour se changer les idées | 35 | 32 | 33 | 29 |
| Réduire la qualité de ce qu'on fait | 10 | 9 | 11 | 9 |
| Prévoir, organiser et planifier l'emploi du temps plus soigneusement | 49 | 38 | 53 | 46 |
| Consommer de l'alcool | 19 | 15 | 9 | 8 |
| Consommer des médicaments (sur ordonnance ou en vente libre) ou d'autres substances | 8 | 9 | 11 | 15 |
Près de 70 % des 31 571 Canadiens qui ont répondu à notre sondage tentent de composer avec le stress en classant leurs engagements par ordre de priorité. Autrement dit, la première ligne de défense utilisée pour contrer le stress associé à la conciliation travail/vie personnelle est une stratégie cognitive (selon Hall, une redéfinition personnelle des rôles). Cette stratégie consiste à classer par ordre de priorité les différentes activités associées à chaque rôle pour se concentrer sur les plus importantes, sans toutefois éliminer d'activités ou de rôles. Malheureusement, les données (Duxbury et Higgins, 2003), indiquent que dans ces circonstances, la plupart des Canadiens accordent plus d'importance au travail qu'à la famille, une stratégie non viable à long terme.
Les hommes et les femmes gestionnaires ou professionnels sont les plus susceptibles d'utiliser cette stratégie et les hommes occupant d'autres types d'emploi, les moins susceptibles d'y recourir.
Environ la moitié des répondants tentent de composer avec le stress en prévoyant, en organisant et en planifiant leur emploi du temps avec plus de soin (47 %), en discutant avec des membres de leur famille ou des amis (45 %) ou en tentant simplement de tout faire en redoublant d'efforts (43 %). Il est à noter que chacune de ces stratégies est de nature passive, c'est-à-dire qu'elle vise à éliminer l'agent stressant une fois qu'il s'est manifesté et non pas à le prévenir en éliminant sa source. Les femmes sont plus susceptibles que les hommes de tenter de s'adapter en discutant avec des membres de leur famille ou en redoublant simplement d'efforts. Les gestionnaires et les professionnels sont plus susceptibles de le faire en prévoyant, en organisant et en planifiant leur emploi du temps.
Deux autres stratégies, soit trouver une autre activité pour éviter de penser à l'agent stressant (évasion) et discuter avec les collègues (soutien social), sont utilisées par 32 % des répondants. Environ le même pourcentage de répondants indiquent qu'ils utilisent ces stratégies chaque semaine ou rarement. Les femmes sont plus susceptibles de discuter avec leurs collègues, mais les hommes sont plus susceptibles de participer à d'autres activités (p. ex. sports).
Il a été démontré que les personnes qui utilisent des stratégies d'adaptation axées sur la résolution de problèmes (p. ex. déléguer du travail aux autres) ou qui peuvent compter sur le soutien de leur famille et de leurs amis arrivent mieux à composer avec le stress. Malheureusement, ces stratégies ne sont pas très répandues. Seulement 27 % des répondants (mais 45 % des gestionnaires et professionnels masculins) disent déléguer quotidiennement du travail aux autres pour composer avec le stress. À l'opposé, la moitié des répondants y ont rarement recours (peut-être parce qu'ils n'ont personne à qui déléguer des tâches dans le milieu du travail canadien toujours à court de temps). De même, un peu plus de la moitié des répondants (51 %) indiquent qu'ils n'ont jamais composé avec leur stress en cherchant de l'aide auprès de leur famille et de leurs amis (peut-être parce que ces personnes se trouvent dans la même situation qu'eux).
Bonne nouvelle, 60 % des répondants n'utilisent pas l'une des principales stratégies d'esquive axées sur les émotions à l'étude : simplement s'efforcer d'oublier. Les stratégies de ce type sont généralement moins efficaces, car la source de stress demeure inchangée et continue donc de poser problème. Il est inquiétant de constater qu'un répondant sur cinq utilise cette stratégie chaque jour.
Les deux tiers des répondants indiquent qu'ils se tournent rarement vers leurs collègues pour composer avec le stress, l'anxiété et l'humeur dépressive. Si 32 % des répondants discutent avec leurs collègues pour atténuer leur stress, seulement 16 % de l'échantillon demandent de l'aide. Ces résultats sont malheureux, car les sources de stress sont les mêmes pour le nombre d'employés (charges de travail lourdes, supérieurs non conciliants, cultures organisationnelles non conciliantes). De plus, cette situation limite l'échange de stratégies d'adaptation efficaces entre collègues. Une fois de plus, nous ne pouvons que spéculer sur les raisons de cet état de choses. Il se pourrait que les gens soient tout simplement trop occupés au travail pour parler à leurs collègues et leur demander de l'aide. En second lieu, la culture « macho » au sein de nombreuses organisations canadiennes célèbre les employés qui travaillent beaucoup et acceptent le travail additionnel. Il se pourrait donc que les employés ne demandent pas d'aide parce qu'ils craignent de nuire à leur image et à leurs chances d'avancement.
Douze pour cent des répondants composent avec le stress en consommant de l'alcool. Un sur quatre prend un verre chaque semaine dans le but de composer avec le stress, l'anxiété et l'humeur dépressive. De même, 11 % des répondants prennent des médicaments sur ordonnance ou en vente libre ou encore des drogues illicites pour composer avec le stress; 4 % de plus le font chaque semaine. Or, ces deux façons passives de composer avec la réaction émotionnelle au stress posent problème, tant sur le plan social (liées à la fois à une plus grande incidence de maladie, à l'accroissement des coûts de santé pour le système et au dysfonctionnement familial) qu'économique (liées à une productivité moindre et à un taux d'absentéisme plus important). Il est intéressant de noter que si hommes et femmes utilisent tous deux l'esquive, les hommes sont plus susceptibles de consommer de l'alcool et les femmes, des médicaments et de la drogue pour composer avec le stress.
Seulement un répondant sur dix s'adapte en réduisant souvent la qualité de ce qu'il fait. Environ un sur cinq utilise cette stratégie chaque semaine, mais la majorité (72 %) ne le fait que rarement ou jamais. Ce résultat est malheureux, car cette forme de réévaluation cognitive peut réduire le stress et l'anxiété générés par de lourdes charges de travail et des priorités concurrentes.
Les données indiquent que le sexe de la personne a une forte incidence sur la façon dont elle choisit de composer avec le stress, l'anxiété et l'humeur dépressive. Les femmes, peu importe leur type d'emploi et qu'elles soient ou non responsables de personnes à charge, sont plus susceptibles que les hommes d'utiliser les stratégies d'adaptation suivantes :
L'examen des données permet de noter trois autres différences intéressantes associées à ces trois stratégies. Tout d'abord, il est important de noter que les femmes responsables de personnes à charge sont significativement plus susceptibles que les femmes sans personnes à charge de tenter de s'adapter en cherchant de l'aide auprès de leur famille et de leurs amis et en redoublant d'efforts. On ne retrouve pas de distinction similaire du côté des hommes de l'échantillon. Enfin, la différence entre l'utilisation, chez les deux sexes, des médicaments sur ordonnance pour composer avec le stress s'explique en grande partie par le fait que les femmes occupant des emplois « autres » sont plus susceptibles que tout autre groupe d'utiliser cette stratégie d'adaptation (15 % d'entre elles y ont recours quotidiennement).
Les hommes étaient plus susceptibles que les femmes d'utiliser les stratégies d'adaptation suivantes :
Ici encore, l'examen des différences entre les sexes permet de mieux comprendre les résultats. Les données indiquent que les hommes responsables de personnes à charge (36 %) et les hommes gestionnaires ou professionnels (45 %) sont significativement plus susceptibles que leurs homologues sans personnes à charge ou occupant d'autres types d'emploi de déléguer du travail aux autres. Un gestionnaire/professionnel masculin sur cinq et 15 % des hommes occupant d'autres types d'emploi consomment de l'alcool pour composer avec le stress, ce qui représente environ le double des femmes faisant de même.
Lorsqu'on tient compte du sexe et du type d'emploi, les gestionnaires et les professionnels de l'échantillon sont plus susceptibles que les autres :
Il est probable que les membres de ce groupe utilisent ces stratégies parce qu'ils le peuvent, étant plus susceptibles que les autres d'occuper des postes d'autorité au sein de l'organisation, mais aussi parce qu'ils ont développé ces compétences au travail et qu'ils les appliquent à d'autres domaines.
Enfin, trois des stratégies examinées ici ne sont pas associées au sexe, au type d'emploi et au fait d'être ou non responsable de personnes à charge : chercher de l'aide auprès des collègues, simplement s'efforcer d'oublier et réduire la qualité de ce qu'on fait. Dans les trois cas, très peu d'employés utilisent ces stratégies.
L'utilisation des différentes stratégies d'adaptation abordées ici n'est pas associée à la responsabilité de personnes à charge. En effet, les employés responsables de personnes à charge (enfants ou aînés) sont aussi susceptibles que les autres de prendre appui sur leur famille et leurs amis; de réduire la qualité de ce qu'ils font; de consommer de l'alcool ou des médicaments; de prévoir, d'organiser et de planifier leur emploi du temps; de simplement redoubler d'efforts. Ces observations sont intéressantes, car elles ne donnent aucun appui aux préconceptions favorables ou défavorables que de nombreuses personnes entretiennent à propos des parents et des fournisseurs de soins qui travaillent.