Une bonne partie des études sur l'adaptation mettent l'accent sur la façon dont les personnes tentent de composer avec les agents stressants, mais d'autres traitent des stratégies d'adaptation familiales. Comme chaque membre de la famille a ses propres sources de stress et en partage d'autres avec ses proches, les réactions d'adaptation de chacun sont inextricablement liées (Guinta et Compas, 1993). Il est donc essentiel d'examiner simultanément les stratégies individuelles et familiales.
La notion d'adaptation familiale provient des recherches sur le stress familial. Ce champ d'études s'intéresse aux façons dont les familles s'adaptent aux agents stressants et aux pressions de leur environnement grâce à la mise en commun des ressources de ses membres et de la communauté élargie (McCubbin et McCubbin, 1987). L'adaptation familiale diffère de l'adaptation individuelle, car elle dépasse la réaction psychologique de l'individu au stress pour prendre en compte le rôle de trois unités d'analyse : (1) chaque membre de la famille, (2) l'unité familiale et (3) la communauté dont les membres de la famille et l'unité familiale font partie (McCubbin et Patterson, 1983). Chacune de ces unités est la source d'exigences à l'endroit des membres de la famille, mais également de formes de soutien et de ressources qui peuvent être employées pour produire une réaction familiale unifiée aux situations stressantes. Autrement dit, les membres de la famille peuvent mettre leurs ressources en commun et s'épauler mutuellement pour composer avec le stress au lieu de laisser chaque personne se débrouiller seule.
McCubbin (1979) a été le premier chercheur à présenter l'adaptation familiale comme un processus prévoyant l'utilisation active des ressources disponibles au sein et à l'extérieur de la famille pour prévenir et atténuer le stress familial au maximum. Selon lui, une adaptation familiale réussie aux situations stressantes nécessite des ressources familiales internes comme la capacité d'intégration (c. à d. la cohésion familiale), la capacité d'adaptation (c.-à-d. la capacité de modifier les rôles familiaux selon les besoins de la situation) et la conception de toute une gamme de stratégies ou de comportements d'adaptation44. En général, de tels comportements visent à renforcer l'organisation et le fonctionnement internes de la famille, à obtenir le soutien de la communauté et de la société ainsi qu'à détourner, atténuer ou éliminer les sources de stress.
Un certain nombre de chercheurs ont voulu dresser la liste des diverses stratégies qu'utilisent les familles pour composer avec le stress. Burr et Klein (1994) ont produit ce qui est sans doute l'examen le plus complet des diverses stratégies d'adaptation familiales. Ces auteurs ont dressé une liste des comportements d'adaptation, qu'ils ont classés en sept catégories. Voici chacune d'entre elles, accompagnée d'exemples de comportements d'adaptation familiaux qui s'y rapportent.
S'inspirant des travaux de Hall (1972) sur l'adaptation individuelle au conflit entre le travail et la vie personnelle, Wiersma (1994) a examiné les façons dont les familles biactives s'adaptent aux conflits entre les rôles professionnels et familiaux, puis a classé les différentes stratégies d'adaptation selon le problème qu'elles visaient à résoudre. En s'appuyant sur la documentation sur les ménages biactifs, Wiersma a ensuite dégagé sept dilemmes touchant ces familles. De ce nombre, trois concernent la surcharge de rôles (la répartition des corvées domestiques, l'entretien de relations amicales et la rotation des rôles), trois, la nature des rôles psychologiques (socialisation sexuelle, concurrence entre conjoints et pression sociale exercée par les pairs) et le dernier, la mobilité de la main-d'oeuvre. L'auteur a ensuite mené un sondage pour déterminer quels types de stratégies d'adaptation étaient utilisés pour s'attaquer à chacun des sept dilemmes. Son étude de l'adaptation est unique, car elle met l'accent sur les agents stressants qui touchent particulièrement les ménages biactifs et cherche à dégager les comportements utilisés pour composer avec eux.
Plusieurs études ont tenté de dégager les stratégies d'adaptation utilisées par les familles biactives (p. ex. Bird et Bird, 1986; Bird, Bird et Scruggs, 1983; Schnittger et Bird, 1990), mais on s'est beaucoup moins penché sur l'efficacité de ces stratégies par rapport au conflit entre le travail et la vie personnelle. Les recherches entreprises ont montré que les stratégies d'adaptation proactives (axées sur la résolution de problèmes) recourant au soutien des autres et les stratégies de restructuration cognitive (type d'adaptation émotionnelle consistant à reconsidérer les situations stressantes sous un angle plus favorable) étaient les plus efficaces pour les ménages biactifs (Amatea et Fong Beyette, 1987; Elman et Gilbert, 1984; Guelzow, Bird et Koball, 1991). Paden et Buehler (1995) ont déterminé que la planification et la restructuration cognitive atténuaient les effets de la surcharge de rôles sur le bien-être émotionnel des femmes et que l'adaptation par le repli atténuait les symptômes physiques de la surcharge de rôles chez les hommes. Elles ont également établi que la restructuration cognitive atténuait l'incidence du conflit entre les rôles sur les symptômes physiques des hommes et sur le bien-être émotionnel des femmes.
Par contre, certaines stratégies d'adaptation semblent nuire au bien-être physique et émotionnel des personnes. Guinta et Compas (1993) ont déterminé que dans les ménages où les conjoints composent avec le stress en se dérobant (c.-à-d. en ignorant les problèmes ou en repoussant le moment de s'y attaquer dans l'espoir qu'ils se règlent d'eux-mêmes), tant le mari que la femme manifestent des symptômes accrus de détresse physique et émotionnelle. De plus, Paden et Buehler (1995) ont déterminé que chez les hommes, la stratégie consistant à discuter de ses problèmes avec d'autres augmentait les effets nuisibles de la surcharge de rôles sur leur bien-être émotionnel.
La présente étude vise à étendre nos connaissances dans ce domaine en examinant la capacité d'un certain nombre de stratégies d'adaptation familiales à atténuer la surcharge de rôles, l'interférence du travail dans la famille, l'interférence de la famille dans le travail et la pression sur le fournisseur de soins. Nous examinerons également l'incidence du sexe, du type d'emploi et de la responsabilité de personnes à charge sur ces relations.
Le chapitre est divisé en trois grandes sections. Nous présentons d'abord les données sur la façon dont les familles composent avec le conflit entre le travail et la vie personnelle. Le tout sera suivi d'une discussion sur la capacité de chacune de ces techniques familiales à atténuer ce conflit. La section se terminera par un survol des principaux résultats concernant les stratégies d'adaptation familiales et le conflit entre le travail et la vie personnelle.