Dans le but d'aider les lecteurs à suivre la discussion sur les résultats, nous avons classé les techniques d'adaptation familiales examinées ici en différentes catégories à l'aide de l'analyse en composantes principales. Cette catégorisation (tableau 20) indique que les familles canadiennes utilisent cinq ensembles différents de stratégies d'adaptation dans le but de composer avec le conflit entre le travail et la vie personnelle : (1) restructurer et redéfinir les rôles familiaux, (2) faire passer la famille avant tout, (3) sacrifier des exigences et des besoins personnels, (4) chercher du soutien social (5) aller chercher de l'aide extérieure45.
Les données sur la disponibilité et l'utilisation des différentes stratégies d'adaptation familiales sont résumées dans les tableaux 21 (échantillon complet) et 22 (selon le sexe, la responsabilité de personnes à charge et le type d'emploi). Ces données indiquent que les familles canadiennes utilisent toute une gamme de stratégies pour composer avec le stress.
N varie selon la question
« Rarement » regroupe les réponses « en
désaccord » et « tout à fait en désaccord
» relativement à l'utilisation de la stratégie.
« Parfois » est une réponse neutre.
« Souvent » regroupe les réponses « d'accord
» et « tout à fait d'accord » relativement
à l'utilisation de la stratégie.
| Stratégies d'adaptation familiales | % de répondants qui utilisent fréquemment la stratégie | |||
|---|---|---|---|---|
| Hommes | Femmes | |||
| G/P | A | G/P | A | |
| S'accommoder de moins de sommeil | 55 | 48 | 61 | 53 |
| Délaisser certaines tâches domestiques | 74 | 67 | 86 | 78 |
| Solliciter l'aide des enfants pour les tâches domestiques | 49 | 48 | 58 | 56 |
| Prévoir du temps à passer en famille | 43 | 41 | 55 | 49 |
| Embaucher de l'aide pour s'occuper d'aînés à charge | 22 | 20 | 28 | 27 |
| Embaucher de l'aide pour s'occuper des enfants | 35 | 32 | 56 | 45 |
| Se relayer entre partenaires pour s'occuper des responsabilités domestiques | 78 | 75 | 75 | 66 |
| Laisser les problèmes professionnels au travail | 45 | 55 | 45 | 56 |
| Modifier l'horaire de travail | 26 | 20 | 26 | 22 |
| Compter sur l'aide de la famille élargie | 25 | 24 | 36 | 32 |
| Compter sur l'aide des amis | 14 | 16 | 19 | 17 |
| Planifier les changements professionnels en fonction des besoins familiaux | 45 | 32 | 43 | 35 |
| Attribuer la responsabilité principale des tâches domestiques à l'un des partenaires | 34 | 31 | 31 | 28 |
| Acheter davantage de produits et services | 42 | 35 | 55 | 42 |
| Encourager les enfants à s'entraider | 68 | 70 | 72 | 71 |
| S'efforcer de faire preuve de souplesse | 77 | 72 | 79 | 74 |
| Réduire les activités extérieures | 56 | 47 | 66 | 52 |
| Limiter l'engagement professionnel pour accorder du temps à la famille | 32 | 32 | 42 | 39 |
Environ les trois quarts des répondants composent avec le conflit entre le travail et la vie personnelle en sacrifiant des besoins personnels (77 % délaissent certaines tâches domestiques) et en restructurant les attentes liées aux rôles familiaux (76 % tentent de faire preuve de souplesse, 72 % se relayent entre partenaires pour s'occuper des responsabilités domestiques, 71 % encouragent leurs enfants à s'entraider). De plus, un peu plus de la moitié des répondants s'adaptent en réduisant le nombre d'activités extérieures (56 %), en s'accommodant de moins de sommeil (54 %) et en sollicitant l'aide des enfants pour les tâches domestiques (53 %).
Ces stratégies ont toutes une chose en commun : elles visent à composer avec le conflit entre le travail et la vie personnelle en adaptant la vie personnelle ou familiale des employés. Elles convergent également vers deux facteurs, soit renforcer et restructurer les rôles familiaux d'une personne et sacrifier des besoins personnels46, ce qui indique que les familles s'adaptent en accordant la priorité au travail et non à la vie personnelle ou familiale.
De nombreux Canadiens tentent de composer avec le conflit entre le travail et la vie personnelle en se payant de l'aide extrafamiliale. Un peu moins de la moitié des répondants (45 %) achètent des produits et services et 42 % engagent quelqu'un pour s'occuper des enfants. Un peu plus du quart des répondants (26 %) engagent quelqu'un pour s'occuper d'aînés à charge. Il est intéressant de noter que les Canadiens sont plus susceptibles de tenter « d'acheter » l'équilibre que de demander à la famille élargie (30 %) ou à des amis (17 %) de les aider.
Une importante minorité d'employés canadiens semblent aller à contre-courant de la tendance à demander aux membres de leur famille à s'adapter à leur situation professionnelle et utilisent plutôt des stratégies qui donnent la priorité à la famille : laisser les problèmes professionnels au travail (50 % tentent d'établir une séparation mentale entre les domaines professionnel et non professionnel), limiter l'engagement professionnel pour consacrer du temps à la famille (37 %), planifier les changements professionnels en fonction des besoins familiaux (36 %), donner la responsabilité des tâches domestiques à un conjoint (31 %) et adapter l'horaire de travail en fonction de l'horaire familial (24 %).
Le tableau 22 indique que l'utilisation de toutes les stratégies d'adaptation familiales examinées ici sauf deux (s'appuyer sur des amis et encourager les enfants à s'entraider) est associée au sexe, à la responsabilité de personnes à charge ou au type d'emploi. Les prochaines sous-sections présentent les principales différences entre les groupes.
Peu importe leur type d'emploi et qu'elles aient ou non des personnes à charge, les femmes sont plus susceptibles que les hommes de tenter de composer avec le conflit entre le travail et la vie personnelle en faisant passer leurs propres besoins en second et en se payant de l'aide extérieure. En fait, elles sont plus susceptibles que les hommes d'utiliser toutes les stratégies de la catégorie « sacrifier des besoins personnels » (s'accommoder de moins de sommeil, délaisser certaines tâches domestiques, réduire les activités extérieures, acheter davantage de produits et services) et de se payer de l'aide extérieure (engager quelqu'un pour s'occuper d'aînés ou d'enfants). Les femmes sont également significativement plus susceptibles que les hommes de :
Il est intéressant de noter que lorsqu'on tient compte du type d'emploi et de la responsabilité de personnes à charge, les hommes ne sont jamais plus susceptibles que les femmes d'utiliser ces stratégies.
Les gestionnaires et les professionnels, peu importe leur sexe et qu'ils soient ou non responsables de personnes à charge, sont plus susceptibles de tenter de s'adapter en modifiant leur horaire de travail (on se rappellera que ce groupe est aussi plus susceptible de recourir à des horaires de travail souples) et en planifiant les changements professionnels en fonction des besoins de leur famille. Ces résultats pourraient refléter le fait que ces employés très instruits sont plus en mesure de négocier ce genre de chose avec leur employeur que les employés occupant d'autres types de poste.
Les gestionnaires et les professionnels sont plus susceptibles que les titulaires d'emplois « autres » de tenter de s'adapter en faisant des sacrifices personnels : ils s'accommodent de moins de sommeil, délaissent certaines tâches domestiques, achètent davantage de produits et services (surtout les femmes de ce groupe) et réduisent leurs activités extérieures. Ces résultats concordent avec le fait que les exigences professionnelles de ce groupe d'employés sont plus lourdes. Comme le nombre d'heures dans une journée ne change pas, il semblerait que ces personnes sacrifient le temps qu'elles passeraient normalement à socialiser et à dormir pour satisfaire aux exigences de leur famille et de leur emploi, ce qui cadre avec le fait que les gestionnaires et les professionnels sont plus susceptibles de dire qu'ils tentent de s'adapter en « s'efforçant de faire preuve de souplesse ».
Les personnes occupant d'autres types d'emploi sont plus susceptibles que les gestionnaires et les professionnels de dire composer avec le conflit entre le travail et la vie personnelle en laissant leurs problèmes professionnels au travail et en échangeant leurs responsabilités domestiques avec leur partenaire. Cela dit, il faut noter que les femmes occupant d'autres types d'emploi sont significativement moins susceptibles d'utiliser cette stratégie que leurs homologues masculins.
Les hommes et les femmes ayant des personnes à charge sont plus susceptibles que les employés sans personnes à charge d'utiliser des stratégies consistant à faire passer la famille avant tout et à sacrifier des besoins personnels, comme :
Il est important de noter que dans ces trois cas, les écarts sont attribuables au fait que les femmes responsables de personnes à charge sont plus susceptibles d'utiliser cette stratégie que leurs homologues masculins. On ne note aucun écart dans l'utilisation de ces stratégies entre les hommes et les femmes sans personnes à charge.
Les employés ayant des personnes à charge sont également plus susceptibles :de planifier les changements professionnels en fonction des besoins familiaux;
Ici encore, il est important de noter un certain nombre d'écarts significatifs entre les sexes. Les femmes ayant des personnes à charge sont notamment plus susceptibles que leurs homologues masculins de planifier les changements professionnels selon les besoins de leur famille et de limiter leur engagement professionnel pour consacrer du temps à cette dernière. Les hommes ayant des personnes à charge, par contre, sont plus susceptibles d'attribuer la responsabilité principale de la famille à leur partenaire. On ne note pas de différences similaires entre les sexes chez les employés sans personnes à charge. Ces résultats sont intéressants, car ils semblent indiquer que les femmes sont encore le groupe qu'on s'attend à voir -- qui désirent? -- sacrifier leurs objectifs de carrière pour leur famille. Ces résultats concordent également avec le fait que les revenus des femmes sont encore moindres que ceux des hommes, même lorsqu'on fait un ajustement pour le type d'emploi et semblent indiquer que la situation ne changera pas sans une meilleure répartition des rôles familiaux.
45 Comme il s'agit des mêmes ensembles que ceux de Skinner et McCubbin (1987), nous estimons opportun d'utiliser les mêmes noms.
46 Il faut noter que deux autres stratégies associées à ces deux catégories, soit prévoir du temps en famille (utilisée souvent par 48 % de l'échantillon) et acheter plus de produits et services (utilisée par 45 % de l'échantillon) sont utilisées par des majorités simples de répondants.