Le risque de maladies microbiennes attribuables à l'eau potable est désormais une préoccupation prioritaire pour les administrateurs d'aqueducs nord -américains. Les nombreuses éclosions survenues dans le passé, ainsi que la publication d'études récentes selon lesquelles l'eau potable pourrait jouer un rôle contributif important (non lié à une éclosion) dans les cas de gastro-entérite endémique, démontrent la vulnérabilité d'un grand nombre de villes nord-américaines aux maladies d'origine hydrique. Ces résultats ont attisé les débats au Canada et aux États-Unis et font ressortir la nécessité d'élaborer des lignes directrices plus strictes sur la qualité de l'eau, de modifier les politiques de gestion des bassins hydrographiques et de traiter davantage l'eau potable avant de la distribuer.
EPCOR Water Services Inc. approvisionne en eau la ville d'Edmonton et ses environs par le biais de deux stations de traitement d'eau. La station Rossdale a été modernisée à plusieurs reprises depuis sa construction dans les années 1940, tandis que la station de traitement E.L. Smith a été construite en 1976. Les deux stations tirent de l'eau brute dans la rivière Saskatchewan Nord et ont recours à la clarification, l'adoucissement, la recarbonation, la filtration et la désinfection dans le procédé de traitement de l'eau. En aval de la station E.L. Smith et en amont de la station Rossdale, 85 égouts pluviaux se déchargent dans la rivière Saskatchewan Nord. Couvrant 28 000 kilomètres carrés, le bassin hydrographique de la rivière Saskatchewan Nord comporte de nombreux points potentiels d'introduction d'agents pathogènes : des lieux récréatifs, des rejets d'eaux usées traitées des collectivités en amont, des fosses septiques privées et des exploitations agricoles. Un événement d'intérêt particulier à la présente étude était le déplacement du point de captage de l'eau brute le 10 décembre 1997. Le lieu a été déplacé vers le centre de la rivière afin d'essayer d'améliorer la qualité de l'eau non traitée. Des compteurs de particules ont été introduits au même moment à la station Ro ssdale et ont permis d'optimiser la performance du filtre.
Le premier objectif de la présente étude était de déterminer si la gastro-entérite endémique chez les résidents d'Edmonton a été influencée par l'approvisionnement municipal en eau entre 1993 et 1998. Plusieurs techniques d'analyse ont été utilisées pour atteindre les objectifs de l'étude. Une analyse multivariée de régression logistique utilisant des modèles linéaires généralisés (MLG) et des modèles additifs généralisés (MAG) ont été employés pour déterminer s'il existait des différences de risque de gastro-entérite endémique (tel qu'évalué selon les admissions à l'hôpital, les consultations en salle d'urgence, les consultations dans les bureaux de médecins et les consultations dans les centres de soins prolongés) entre les régions de service d'eau (Rossdale par rapport à E.L. Smith), avant et après la mise en application des modifications à la station Rossdale le 10 décembre 1997 (déplacement de la conduite d'amenée et introduction des compteurs de particules).
Une approche par séries chronologiques utilisant des modèles additifs généralisés (MAG) a été employée pour étudier et quantifier le lien temporel entre les atteintes de nature gastro-intestinale un jour précis (tel qu'évaluées selon les admissions à l'hôpital, les consultations en salle d'urgence, les consultations auprès de médecins et les consultations dans des centres de soins prolongés) et les paramètres environnementaux, ainsi que de qualité de l'eau (principalement la turbidité de l'eau prête au débit). L'impact des valeurs observées a été évalué sur les atteintes mesurées pour ces paramètres, de 0 à 40 jours avant un événement d'atteinte. En plus des lectures quotidiennes de turbidité de l'eau prête au débit, l'utilité des données sur la numération des particules a été évaluée, ainsi que les indicateurs d'eau non traitée, incluant la turbidité et la numération des coliformes. Les paramètres environnementaux, soit la précipitation quotidienne et les températures maximale et minimale ont aussi été examinés.
Tel que prévu, les analyses descriptives et les statistiques sommaires sur les paramètres de l'eau non traitée ont indiqué une meilleure qualité de l'eau entrant à la station E.L. Smith par rapport à la station Rossdale, tant avant qu'après le 10 décembre 1997. Ces différences étaient plus marquées pour les mesures quotidiennes des coliformes totaux et fécaux. Après le 10 décembre 1997, les différences pour les paramètres de l'eau non traitée étaient moins importantes entre les stations. La turbidité quotidienne de l'eau prête au débit était l'intérêt principal de l'analyse des séries chronologiques. Avant le 10 décembre 1997, les valeurs de turbidité de l'eau prête au débit (moyenne et médiane) étaient légèrement plus faibles à la station E.L. Smith. Après le 10 décembre 1997, les valeurs de turbidité de l'eau prête au débit étaient équivalentes entre les deux stations. Les numérations moyennes et médianes des particules de la station E.L. Smith étaient légèrement plus faibles par rapport à celles de la station Rossdale. Toutefois, les données sur les numérations de particules n'étaient disponibles que pour 1998. Durant toute la durée de la période faisant l'objet de l'étude (1993-1998), les niveaux de turbidité de l'eau prête au débit des deux stations étaient conformes aux recommandations fédérales (Santé Canada, 1996) et provinciales (Alberta Environment Protection, 1997) sur la turbidité de l'eau potable.
Les résultats du modèle logistique multivarié qui fait un ajustement optimal d'une variable nominale pour la source d'eau (MLG) suggère une légère diminution du risque de gastro-entérite chez les résidents approvisionnés en eau par Rossdale suite aux modifications qui ont été apportées le 10 décembre 1997. L'interprétation des résultats de la régression logistique doit cependant être faite avec prudence parce que l'ampleur des effet s était relativement faible (rapports de cotes avoisinant un). Bien qu'il soit plausible que cet effet était dû aux améliorations apportées à la station Rossdale, d'autres combinaisons d'événements pourraient avoir provoqué un lien similaire. Un profil spatial évident du risque de gastro-entérite lié à la région de service de la station de traitement d'eau n'a pas pu être identifié au moyen des modèles de régression spatiale (MAG). Cette dernière observation souligne encore plus la nature précaire de cette hypothèse causale.
Compte tenu des résultats descriptifs et des résultats de la modélisation logistique multivariée, l'analyse des séries chronologiques a été restreinte aux ménages approvisionnés par la station de traitement d'eau Rossdale avant le 10 décembre 1997. Il était attendu que si un lien temporel existait entre la qualité quotidienne de l'eau et la gastro-entérite, il serait le plus vraisemblablement identifié dans ce sous-ensemble. Néanmoins, aucun décalage significatif n'a été identifié entre la turbidité quotidienne de l'eau prête au débit et la gastro-entérite chez les résidents desservis par Rossdale (avant le 10 décembre 1997) à l'aide de l'analyse des séries chronologiques. La signification statistique des paramètres décalés de qualité de l'eau a été évaluée de 0 à 40 jours avant les événements d'atteintes, ainsi que la pertinence biologique à l'aide d'une approche par séries chronologiques. La turbidité de l'eau prête au débit a produit le meilleur ajustement aux données. Aucun des paramètres de l'eau non traitée ou environnementaux n'a été un prédicteur adéquat de la santé dans le modèle définitif. Comme pour l'analyse spatiale, les effets saisonniers et temporels ont été ajustés pour être utilisés dans le modèle définitif. Malgré que l'analyse des séries chronologiques se limitait à l'approvisionnement en eau posant le plus grand risque potentiel, elle a échoué à identifier des liens temporels entre la turbidité de l'eau prête au débit de la station Rossdale avant le 10 décembre 1997 et la gastro-entérite endémique.
Par rapport aux résultats de l'étude des séries chronologiques de Vancouver1, les observations de la présente étude suggèrent un très faible impact, s'il y en a un, de l'eau potable sur le niveau de gastro-entérite endémique chez les résidents d'Edmonton. En dépit d'une qualité de l'eau non traitée manifestement plus faible à Edmonton par rapport à Vancouver durant les périodes d'étude respectives, aucun lien temporel significatif n'a été identifié entre les paramètres de qualité de l'eau et le risque de gastro-entérite. L'absence de lien temporel soutien l'opinion voulant que la grande qualité de l'eau potable d'Edmonton minimise adéquatement le risque de gastro-entérite endémique d'origine hydrique. De plus, l'absence d'un lien significatif entre la turbidité de l'eau non traitée et la numération des coliformes fécaux, et la gastro-entérite endémique confirme l'efficacité des processus de traitement utilisés.
Suivant le modèle de régression logistique multivariée, la suggestion d'une diminution globale du risque de gastro-entérite endémique chez les résidents desservis par Rossdale suite aux améliorations apportées à la station le 10 décembre 1997 est compatible avec les améliorations observées dans les paramètres de qualité de l'eau non traitée et de l'eau prête au débit. L'absence d'un lien spatial évident entre la gastro-entérite endémique et la région de service d'eau (à l'aide de la régression spatiale), ainsi que l'absence de lien temporel significatif entre la gastro-entérite endémique et la turbidité de l'eau prête au débit (à l'aide de l'analyse des séries chronologiques) suggèrent que cette diminution apparente du risque est mineure et que la relation est ténue. Néanmoins, l'absence de diminution évidente du risque gastro-entérite endémique suite aux améliorations apportées à la station Rossdale en dépit des améliorations importantes de la qualité de l'eau non traitée, ainsi que l'absence d'un lien spatial évident entre les régions desservies appuie d'autant plus l'efficacité des processus de fonctionnement et de traitement utilisés à Edmonton.