Les documents pertinents s'entendent pour dire que les processus et techniques de développement communautaire peuvent instaurer et appuyer la responsabilité locale.(Commission royale sur les peuples autochtones, 1995, p. 105.) L'aspect le plus important du développement communautaire, dans l'optique de la prévention du suicide, est qu'il permet aux gens de s'assembler, d'agir en vue d'atteindre un objectif et de prendre leur vie en main. Il permet en outre d'adapter les interventions à la situation et aux besoins uniques de chaque collectivité, il aide à encourager les membres de la collectivité à appuyer les interventions et il améliore les chances que les initiatives lancées soient maintenues.
Comme il n'existe à ce jour aucune étude ayant évalué le développement communautaire à titre d'intervention pour prévenir le suicide, plusieurs questions sur les pratiques exemplaires restent toujours en suspens :
Quelles sont les meilleures méthodes pour encourager la participation des collectivités?
Quels sont les meilleurs outils à utiliser dans une situation particulière?
Comment renforcer la capacité de développement communautaire des collectivités des Premières nations?
Où et comment le processus de développement communautaire peut-il s'intégrer aux interventions cliniques, les éclairer ou interagir avec elles?
Comment évaluer l'influence du développement communautaire sur le suicide?
Il importe également de reconnaître que les besoins des collectivités varient selon la gravité et la fréquence des suicides et les mesures qu'elles ont prises à ce sujet. Les membres d'une collectivité récemment touchée par le suicide sont dans un état d'esprit différent, et leurs besoins diffèrent, de ceux pour qui le dernier suicide remonte à un certain temps : les étapes du deuil comptent aussi. La stratégie de développement communautaire la mieux appropriée et la plus efficace sera différente pour une collectivité « à risque », une collectivité en crise et une collectivité « en santé ».
De même, on doit porter une attention particulière à la participation des jeunes dans le processus de développement communautaire, afin de s'assurer que ce processus leur permet de réellement y participer. La période de développement personnel que constitue l'adolescence est plus souvent décrite en termes de risques que de possibilités(Albee, 1981; Rapport, 1981; Takanishi, 1993a; Takanishi, 1993b.) : jusqu'à un certain point, la santé des adolescents est devenue synonyme de « risques » et de « comportements à risque »(Jessor, 1991; Jessor, 1993.). On a ainsi stigmatisé les jeunes en les voyant comme un problème social à régler plutôt qu'étudier les situations sociales qui contribuent à la vulnérabilité ou à la force morale des jeunes (Madison, 2000; Mertens, 2001.)
Les programmes d'intervention qui voient l'origine des problèmes chez le particulier ou la culture sont appelés des modèles fondés sur les lacunes(Madison, 2000.) ou les besoins(Albee, 1981; Rappaport, 1981.). Des façons plus récentes d'aborder la santé des adolescents sont plutôt fondées sur des modèles positifs de santé : on y vise à développer le potentiel des jeunes à partir de leurs forces et de leurs atouts.(Blyth et Leffert, 1995; Blyth et Roehlkepartain, 1995; Lerner, 1995; National Clearinghouse on Children and Youth, 1996; Zeldin et Price, 1995.) Ces approches, appelées « de développement positif des jeunes », ont en commun l'insistance sur la famille, la collectivité et la société au sens large, qui interagissent dans la société actuelle pour former l'identité des jeunes. Il incombe aux adultes et tout spécialement aux parents de créer les environnements qui encouragent le développement sain des jeunes. La prévention du suicide commence donc par les parents, qui doivent éduquer leurs jeunes enfants de façon positive.
L'élaboration de programmes qui peuvent tant être adaptés pour chaque collectivité de s'attaquer aux causes profondes du suicide que permettre aux jeunes de s'y impliquer et de faire une différence constitue tout un défi. Il faut donc établir des projets pilotes avant de déployer un programme à l'échelle nationale. À cette fin, le Comité recommande deux types de projets.
Le premier type de projet consiste en interventions pouvant être élaborées à court et à moyen terme, par exemple, un programme communautaire de post-interventions dont l'objectif serait de se servir du dilemme qu'est le suicide pour renforcer la cohésion de la collectivité et l'encourager à élaborer un programme coordonné de mesures pour réduire le risque de suicide. Les processus de développement communautaire permettraient à la collectivité de s'impliquer dans le but d'élaborer des interventions qui exploitent les aptitudes, les ressources et les atouts dont elle dispose afin d'aider les jeunes à risque.
L'autre type de projet porterait plutôt sur des efforts à long terme de développement plus fondamental de la collectivité et d'intégration des jeunes. Tous les processus de développement communautaire utilisés devraient alors être structurés pour que les institutions et les citoyens d'une collectivité locale puissent s'impliquer, et porter sur tous les aspects de la vie de la collectivité, sur les plans social, économique et culturel.
L'objectif général est de mettre au point un processus et des mécanismes efficaces afin d'appuyer les collectivités dans leurs efforts de prendre en charge et maintenir le processus et les programmes dont elles ont besoin pour éviter que leurs jeunes se suicident.
À court terme, le Comité recommande :
Que Santé Canada fournisse aux collectivités des lignes directrices et leur indique les ressources (conseillers, documents imprimés, ou établissement de liens avec d'autres professionnels ou collectivités) leur permettant d'élaborer un programme communautaire d'intervention prioritaire, selon les lignes directrices établies par les Centers for Disease Control américains, qui puisse servir de base à l'établissement d'un projet et d'un plan communautaires de prévention du suicide; ces projets pourront comporter des mesures communautaires de guérison et des regroupements de mieux-être.
À moyen terme, le Comité recommande :
Que Santé Canada, en partenariat avec les Premières nations, lance des projets pilotes, à l'aide d'une méthodologie formelle de développement communautaire, afin de faire participer les collectivités dans le but d'élaborer des interventions qui utilisent les capacités, les ressources et les atouts existants d'une collectivité pour aider les jeunes à risque, et qu'on demande à des intervenants habiles à utiliser ces approches d'orienter ce processus.
Si une collectivité ne dispose d'aucun membre compétent, qu'on fasse appel à un intervenant de l'extérieur pour présenter ce processus, agir comme médiateur et préparer des membres locaux de la collectivité à prendre la relève pour les processus suivants. Ces intervenants devraient connaître l'histoire des Premières nations, leurs cultures, leurs collectivités et les tensions entre les forces oppressantes du passé et les conditions préalables à l'autodétermination. Ils devraient aussi passer par une étape d'orientation dans chaque collectivité avec laquelle ils travaillent.
Que Santé Canada mette sur pied et rende disponible un groupe d'intervenants qui connaissent bien les cultures des Premières nations et sont compétents dans les processus, les techniques et la théorie formelle de développement communautaire (voir l'annexe G), et qui ont aussi passé par une période d'orientation donnée par la collectivité dans laquelle ils seront appelés à travailler. Ces intervenants pourraient encourager ou mettre en place le processus de participation de la collectivité et en préparer les membres à soutenir ensuite ce processus de participation.
Que Santé Canada débloque des fonds pour défrayer les frais du processus de participation des collectivités. Les critères d'établissement des projets pilotes devraient accorder une importance particulière aux idées des jeunes et tenir compte des différences entre les diverses collectivités et régions du Canada.
Que soit créé un comité national comprenant des représentants de Santé Canada et de l'APN chargé d'élaborer les critères à utiliser pour repérer les collectivités visées par les projets pilotes de participation communautaire. Les bureaux régionaux de Santé Canada, en collaboration avec les Premières nations, pourraient ensuite appliquer ces critères afin de dresser une liste de collectivités possédant des caractéristiques variées comme l'éloignement et l'isolation, l'état des services de santé transférés et le degré de risque de suicide.
Que ces projets pilotes soient appuyés par une structure administrative qui encourage la coopération entre les gouvernements fédéral et provinciaux (voir l'annexe H pour de plus amples détails). Que cette infrastructure administrative soit intégrée aux structures de soutien des initiatives cliniques et des projets de recherche décrits dans Partie du présent rapport. Par exemple, le Comité national pourrait élaborer et distribuer une trousse de renseignements sur les « pratiques exemplaires » en matière de prévention du suicide et assurer la coordination entre les diverses sources de financement afin d'appuyer les idées provenant des processus de développement communautaire.
Que chacune des collectivités puisse avoir un comité de coordination qui serait responsable de maintenir le processus de participation de la collectivité et d'assurer que des initiatives précises sont élaborées, mises en œuvre et évaluées. Les membres de ce comité de coordination devraient provenir de tous les groupes intéressés : aînés de la collectivité, jeunes, praticiens culturels et traditionnels, travailleurs en santé, éducateurs, travailleurs sociaux et représentants du gouvernement provincial et de Santé Canada.