Les études effectuées auprès de la population générale du Canada, des États-Unis et d'autres pays montrent clairement que la plupart de ceux qui se suicident souffrent de troubles mentaux (notamment dépression, trouble de la personnalité ou abus de drogues). Cela laisse penser que des traitements médicaux plus dynamiques peuvent réduire le nombre de suicides, et certains indices tendent à le confirmer pour la population en général. [ Rutz, 2001. ] Cependant, nombre de cliniciens en soins primaires ne sont pas formés adéquatement pour être en mesure de diagnostiquer et de traiter les comportements suicidaires. Une étude effectuée en Suède a révélé que la plupart des suicidés ne prenaient pas d'antidépresseurs, ce qui laisse croire que les cas de dépression n'avaient pas été traités adéquatement. [ Henriksson et. al., 2001. ] Or, comme l'accès aux ressources cliniques fait souvent défaut dans les collectivités des Premières nations, ce même problème d'un traitement inadéquat risque d'être encore plus fréquent. Selon une étude faite au Manitoba, 6,6 % seulement des Autochtones, comparativement à 21,9 % des non-Autochtones, avaient fait appel à des soins psychiatriques avant de commettre un suicide. [ Malchy, Enns, Young & Cox, 1997 ]
On a observé qu'une journée de formation peut améliorer de façon marquée la capacité des omnipraticiens de reconnaître la détresse psychologique et les idées suicidaires chez les jeunes, mais ne suffit pas à modifier leur gestion de ces problèmes. [ Pfaff, 2001. ] Comme les collectivités des Premières nations sont formées de gens d'un milieu culturel différent, ce processus de reconnaissance risque d'être plus long. Vérifier l'exercice des praticiens pourrait toutefois prolonger les effets d'une telle formation. En outre, avoir une formation suffisante en intervention et disposer d'un personnel de soutien adéquat permettraient des traitements plus efficaces.
Les personnes ayant survécu à des problèmes semblables à ceux des jeunes à risque (comme abus d'alcool ou de drogues ou encore tentatives de suicide) peuvent disposer de toutes les connaissances nécessaires pour aider les autres, et peuvent donc devenir tout naturellement des conseillers. Ces expériences améliorent certes la sagesse, la compassion et la compréhension, mais ces qualités ne poussent pas nécessairement à agir de la meilleure manière face à une personne suicidaire; en fait, certains indices laissent supposer que des tentatives précédentes de suicide peuvent même prévenir une réaction adéquate de la part des conseillers professionnels. [ Neimeyer, Fortner, & Melby, 2001. ] Il est nécessaire d'encourager les conseillers en herbe, tant par une éducation et une formation efficaces et adéquates que par l'encadrement, la supervision et le soutien, que ce soit en milieu clinique, dans les services d'écoute téléphonique ou dans les pratiques d'aide traditionnelles.
Dans les collectivités éloignées, le contact avec les professionnels de la santé n'est souvent que sporadique. Or, il peut être extrêmement utile de garder un contact à long terme avec les patients ayant déjà été hospitalisés. [ Motto & Bostrom, 2001. ] La pratique habituelle d'envoyer des gens chez les collectivités éloignées pour des traitements à court terme risque de mener à des soins épisodiques qui exposent les patients souffrant de problèmes chroniques à des risques plus grands.
Il faudra donc élaborer des stratégies afin de maintenir un contact à long terme (fût-il peu fréquent) entre les personnes vulnérables et les professionnels de la santé et les intervenants.
Les études existantes sur la prévention du suicide chez les jeunes insistent sur le rôle des écoles, qui devraient former tous leurs élèves en éducation de base sur la santé, et leur donner des aptitudes utiles pour faire face à de nombreux problèmes de santé et sociaux, sans traiter exclusivement du suicide. [ Kirmayer et al., 1993. ] Une telle formation permettrait aux élèves de mieux surmonter le stress et les émotions négatives comme la colère et la dépression, de mieux résoudre leurs problèmes, d'améliorer la communication interpersonnelle et leur aptitude à désamorcer les conflits -- mesures qui aident à améliorer l'estime de soi et à venir en aide aux crises et aux conflits affectifs. [ Cimbolic & Jobes, 1990. ]
Parler du suicide dans le contexte du développement de l'autonomie et de l'estime de soi, de la résolution de problèmes et d'aptitudes à la communication a de bonnes chances d'être plus efficace que les programmes traitant exclusivement du suicide. [ RCAP, 1995; Tierney, 1998. ] Bien des jeunes pensent que le suicide représente une réaction naturelle sinon héroïque au rejet, et cette méprise, doublée de la perception d'une honte associée aux soins psychiatriques, peut les empêcher de chercher de l'aide s'ils sont en détresse affective. [ Shaffer et al., 1988. ] Le matériel de formation visant à encourager les jeunes à rechercher l'aide appropriée en cas de dépression grave, d'abus d'alcool ou de drogues ou de problèmes familiaux peur contribuer à réduire le risque de suicide. Des programmes d'éducation culturelle peuvent aussi promouvoir chez les jeunes la connaissance de la culture autochtone et la fierté de leurs racines et de leur identité.
Les enfants plus jeunes (de moins de 12 ans) sont aussi un groupe
important pour la prévention primaire. Cela exige toutefois
de porter attention à la famille, et de l'aider. L'éducation à la
vie familiale, l'introduction aux enseignements traditionnels et
culturels, la thérapie familiale ou des interventions du
réseau social visant à identifier les abus, résoudre
les conflits et fournir aux jeunes et aux enfants un soutien affectif
adéquat (notamment par des approches adaptées à la
culture et des éléments culturels intégrés
au programme scolaire) peuvent se révéler plus utiles
qu'une approche individuelle centrée sur la jeune personne.
[ Kirmayer
et al., 1993. ] Il est aussi possible d'établir des
protocoles destinés aux autorités de protection de
la jeunesse qui permettent dans le contexte actuel de respecter
les pratiques culturelles et traditionnelles de guérison
de la famille.
Certaines études permettent de supposer que les programmes en milieu scolaire destinés aux jeunes particulièrement à risque peuvent grandement aider à réduire les comportements suicidaires et encourager les aptitudes nécessaires pour surmonter les conflits et la colère. Une étude récente a comparé deux interventions : (1) une courte évaluation et intervention en situation de crise par un conseiller, et, en plus de la consultation individuelle, (2) une intervention de 12 sessions hebdomadaires, en petits groupes, visant à améliorer les habiletés et développer un soutien social. [ Randall et al., 2001; Thompson et al., 2001. ] Ces deux types d'intervention ont été efficaces pour réduire les idées suicidaires, mais le programme ayant comporté le groupe de pairs a eu des effets positifs de portée plus importante, particulièrement auprès des filles.
Il existe très peu d'évaluations systématiques des programmes de prévention du suicide dans les collectivités des Premières nations. Les Centers for Disease Control (CDC) [ CDC, 1998 ] des États-Unis ont récemment publié un rapport sur l'évaluation d'un programme mis sur pied en 1990 dans une tribu de l'Athabaska, dans les régions rurales du Nouveau-Mexique, où le taux de suicide chez les jeunes de 15 à 19 ans était très élevé. Le programme de prévention et d'intervention comprenait plusieurs volets dont la prestation de services sociaux et de services de santé mentale jusqu'alors inaccessibles à la collectivité ainsi que des mesures visant les jeunes. Ce programme a aussi été conforme aux lignes directrices des CDC visant à limiter l'ampleur des cas de suicide. Chez les jeunes de 15 à 19 ans, le taux de suicide a considérablement chuté presque immédiatement après la mise en place de ce programme, et cette réduction a duré cinq ans. Il n'y a cependant pas eu de comparaison avec une autre collectivité, et il est possible que cette réduction reflète des fluctuations cycliques du taux de suicide s'échelonnant sur plusieurs années. En outre, le nombre de suicides réussis était trop petit pour permettre de prouver que le programme a eu un effet statistiquement significatif. Il s'agit néanmoins du programme évalué le plus rigoureusement, et il illustre tous les principes à intégrer dans une approche communautaire efficace (voir le premier programme recommandé à l'annexe D : le Jicarilla Mental Health and Social Services Program).
Une stratégie semblable a été mise en place en 1998 dans de nombreuses collectivités autochtones de l'Alaska. Le Community-Based Suicide Prevention Program (annexe D, deuxième programme recommandé) fournit des subventions aux collectivités de tout l'Alaska afin d'assurer le soutien d'activités communautaires comme des sessions d'enseignement sur le patrimoine culturel, des groupes de soutien, des activités récréatives, des systèmes de bénévolat, des services de consultation et des interventions en cas de crise. Une évaluation des résultats entre 1989 et 1993 a révélé que le taux de suicide des collectivités qui ont mis en place des projets a décliné en trois ans plus rapidement que la moyenne de l'État, même si ce taux était au début du projet plus élevé que celui des collectivités autochtones de l'Alaska. Il semble que les collectivités qui ont pu maintenir leurs projets communautaires pendant plusieurs années ont eu les meilleurs résultats. [ S. Soule, communication personnelle à L. Boothroyd (Culture & Mental Health Research Unit), février 1999. ] Ces collectivités ont mis en place des projets de types très différents, mais un point commun a été relevé : la participation active de la collectivité dans l'élaboration et le maintien du programme.
Le rapport de la CRPA a étudié cinq programmes afin de souligner les facteurs qui contribuent à la réussite des stratégies de prévention du suicide chez les collectivités des Premières nations. Les activités efficaces ont été lancées par la collectivité, ont tiré parti des connaissances et de la sagesse des aînés, ont été établies après consultation de la collectivité et avaient une optique très large. La plupart comprenaient des partenariats sous contrôle local avec des groupes externes. Les stratégies axées sur le développement social et communautaire devraient encourager la fierté et l'autonomie de la collectivité, l'estime de soi et l'identité, la transmission des connaissances, des langues et des traditions des Premières nations, et les méthodes de résolution des problèmes sociaux adaptées à la culture. [ Kirmayer et al., 1993; CRPA, 1995. ]
Pour la collectivité en général, il faudrait diffuser l'information sur le suicide en même temps que l'information sur la santé mentale et les troubles mentaux, les ressources d'aide, et les façons de faire face à l'abus de drogues, à la colère, aux séparations et à la détresse affective. [ Kirmayer et al, 1993. ] De plus, les programmes de sensibilisation devraient tenir compte des indicateurs et des tendances particulières du suicide. [ CRPA, 1995. ]
Les soignants de la collectivité devraient être formés en santé mentale et posséder des aptitudes en consultation familiale et personnelle, en intervention dans le réseau social et en développement communautaire. Les spécialistes des soins primaires (médecins et infirmières) ont besoin des connaissances nécessaires pour reconnaître et traiter la dépression grave et d'autres troubles mentaux. [ Kirmayer et al., 1993. ] Il faut aussi identifier et former les autres personnes-ressources de la collectivité qui peuvent orienter ceux qui ont besoin d'aide. [ Capp et al., 2001. ] Pour de nombreux jeunes, leurs pairs sont des sources de soutien extrêmement importants, et, s'ils sont formés pour agir en tant que conseillers, ils peuvent eux aussi orienter s'il le faut leurs pairs vers une aide professionnelle.
Les programmes visant les groupes d'âge les plus touchés par le suicide dans les collectivités des Premières nations (tant les jeunes de 9 à 12 ans que les adolescents) gravitent naturellement vers l'école, mais il existe des décrocheurs, des familles isolées et d'autres groupes d'âge que l'école ne rejoint pas. Les stratégies communautaires permettent de toucher le plus grand nombre de personnes et d'avoir une influence positive sur la collectivité en général, dans son intégration sociale, l'estime de soi collective et la vision commune.
L'effondrement des pratiques de transmission des traditions culturelles
par les aînés semble jouer un rôle significatif
dans la démoralisation et le désespoir généralisé des
jeunes des Premières nations; l'élaboration de programmes
visant à transmettre les connaissances et les valeurs traditionnelles,
généralement par des aînés respectés,
constitue également un élément vital de tout
programme de prévention du suicide destiné aux Premières
nations.
[ Kirmayer et al., 1993. ]