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Préoccupations liées à la santé

Les enfants résilients de parents affectés d'une dépendance

Leçons pour la prévention et le traitement des enfants de parents aux prises avec une dépendance

Les prochains paragraphes présentent une synthèse des facteurs de résilience et de compensation chez les enfants de parents alcooliques ou toxicomanes ; ils font aussi un survol des facteurs de résilience et de compensation dans d'autres domaines à titre de comparaison. Quelques programmes de prévention spécifiquement destinés à des enfants de parents aux prises avec une dépendance sont mentionnés. Enfin, puisque les programmes de prévention de type ciblé visent à réduire les facteurs de risque et à augmenter les facteurs de résilience et de protection, des principes et des stratégies propres aux programmes de prévention efficaces sont dégagés.

Facteurs spécifiques de résilience chez les enfants de parents alcooliques et de parents toxicomanes

On pourrait d'emblée conclure que la meilleure stratégie en faveur des enfants de parents alcooliques ou toxicomanes serait de mettre en place ou d'améliorer les facteurs de résilience ou de protection précédemment relevés, mais cela serait prématuré et fort discutable. Premièrement, la nature corrélationnelle3 des devis utilisés dans les études dont on dégage les présumés facteurs de résilience/protection ou de compensation ne permet guère de leur attribuer un statut de causalité. Cette limite résulte de l'incapacité des études corrélationnelles, si sophistiquées soient-elles, à contrôler toutes les variables confondantes et de prévoir toutes les variables médiatrices et modératrices possibles. Encore une fois, en plus des variables de résilience, il existe possiblement d'autres différences entre les enfants résilients de parents alcooliques ou toxicomanes et leurs homologues non résilients. On a beau faire le tour des études sur la résilience, on ne sait toujours pas, en effet, si les enfants résilients de parents alcooliques ou toxicomanes ont quelque chose de plus (facteurs de résilience) ou quelque chose de moins que leurs pairs non résilients (une moindre exposition aux facteurs de risque ou une moindre vulnérabilité aux plans génétique et neurophysiologique).

Force est de constater que plusieurs des caractéristiques personnelles de résilience s'apparentent à un tempérament facile, une faible réactivité émotionnelle, un taux normal de recherche de sensation et de nouveauté. Or, ces éléments de résilience peuvent se définir aussi bien par leur absence chez les enfants non résilients que par leur présence chez les enfants résilients puisqu'ils représentent des facteurs favorables pour tous les enfants issus ou non d'un parent alcoolique ou toxicomane. Autrement dit, leur présence constitue un facteur de compensation (et non de résilience), alors que leur absence (ou encore la présence de leur contre-partie) constitue tout simplement un facteur de risque. De plus, ces éléments apparents de résilience (ou plutôt de compensation) revêtent un caractère fortement héréditaire comme le montrent plusieurs études de génétique quantitative impliquant de larges échantillons de jumeaux (Heath, Cloninger et Martin, 1994). Même des domaines comme une bonne estime de soi ou de saines capacités relationnelles semblent plus ou moins régis par les gènes (Kendler, Myers et Neale, 2000).

De surcroît, ces caractéristiques (un tempérament facile, une propension à la sociabilité ou une bonne capacité de résoudre des problèmes) qui relèvent initialement du bagage génétique des individus, peuvent donner lieu à des expériences sociales ou familiales positives apparemment porteuses, elles aussi, de résilience. C'est ce que les auteurs appellent une corrélation gènesenvironnement (ou r GE; Rutter, 2003). On compte trois types de corrélation r GE : passive, active et évoquée. La corrélation dont il est ici question en est une de type évoquée : les expériences sociales et sociofamiliales en apparence protectrices ainsi que les dispositions personnelles qui leur ont donné lieu sont, en fait, sous contrôle génétique. Cela n'empêche toutefois pas les expériences sociales de porter des fruits spécifiques qui accéléreraient l'adaptation des enfants dits résilients (Rutter, Pickles, Murray et Eaves, 2001). Autrement dit, les caractéristiques personnelles qui ont une forte héritabilité génétique, telle la recherche de sensation ou la réactivité émotionnelle, peuvent être substantiellement influencées par les pratiques éducatives et les normes sociales qu'elles contribuent en retour à déclencher. C'est précisément en vertu de la nature génétique de ces caractères qu'il convient de centrer les efforts cliniques et éducatifs auprès des enfants vulnérables le plus précocement possible afin de réduire ce qu'ils tendent à déclencher au profit de contreparties compensatoires favorables à un développement mieux adapté.

Plus encore, de récents travaux de recherche en génétique moléculaire montrent que les expériences défavorables n'entraînent des conséquences néfastes que conjuguées à une certaine vulnérabilité génétique. C'est ce que les auteurs appellent une interaction gènes X environnement (ou GXE; Rutter, 2003). Deux études récentes de Caspi et coll. servent à illustrer une telle interaction. Dans la première étude, Caspi et al. (2002) montrent que des enfants victimes de maltraitance et de négligence parentale ne développent pas de problèmes d'agressivité ni de comportements antisociaux si, au plan génotypique, le niveau d'activité de leur gène MAOA est élevé. Ce gène sert incidemment à encoder une enzyme (la monoamine oxydase A) qui permet de métaboliser divers neurotransmetteurs tels la nore-épinephrine, la sérotonine et la dopamine. Par contre, les problèmes d'adaptation à l'adolescence et à l'âge adulte se multiplient et s'aggravent dans la mesure où l'activité de ce gène diminue. Dans la seconde étude, Caspi et al. (2003) rapportent que la maltraitance et la négligence parentales au cours de l'enfance ne sont associées à la dépression majeure et aux tentatives de suicide à l'âge adulte que lorsque le gène responsable du transport de la sérotonine, le 5-HTT, se révèle déficient (présente un allèle court). Dans le cas génétique contraire, les mêmes expériences défavorables à l'enfance ne prédisent pas ce genre de problèmes à l'âge adulte. Dans les deux études, les auteurs se sont assurés que leurs sujets avec et sans vulnérabilité génétique ont été exposés à des expériences de maltraitance et de négligence équivalentes au cours de l'enfance.

On comprend facilement les répercussions possibles de ces travaux sur les recherches dans le domaine de la résilience chez les enfants de parents alcooliques ou toxicomanes. À la lumière des caractéristiques génétiques, psychophysiologiques et neuropsycho-logiques qui distinguent les enfants de parents alcooliques ou toxicomanes mieux adaptés que leurs homologues, on peut présumer que l'alcoolisme ou la toxicomanie parentale affecte uniquement ou surtout les enfants génétiquement plus vulnérables aux plans précités ou encore les affecte en raison de facteurs prénataux et périnataux associés à l'alcoolisme ou à la toxicomanie parentale. En corollaire, il se peut que, comparativement à leurs pairs non résilients, les enfants résilients de parents alcooliques ou toxicomanes bénéficient tout simplement d'un bagage génétique qui les protège des stress environnementaux dérivés de l'alcoolisme ou de la toxicomanie parentale. L'hypothèse d'une interaction entre les dispositions personnelles et un environnement stressant n'est pas nouvelle. Toutefois, rares sont les études qui mettent directement en relation des gènes spécifiques avec des expériences sociofamiliales bien documentées et ce, dans des études longitudinales de plus de 30 ans comme celles de Caspi et al.

Les études de Caspi et al. mettent également en évidence la puissance de protection d'un environnement sociofamilial adéquat pour des individus vulnérables au plan génétique. En effet, les résultats précédents montrent aussi qu'un environnement sociofamilial adéquat (dénué de maltraitance et de négligence) prévient le développement de tendances antisociales ou dépressives même chez les individus qu'une faible activité du gène MAOA ou qu'une déficience du gène 5-HTT rend vulnérables. Qui plus est, Suomi (2001) a découvert que des singes rhésus dont le gène transporteur de la sérotonine (5-HTT) se révèle déficitaire - ce qui entraîne habituellement des comportements impulsifs et inattentifs semblables à ceux des enfants mal adaptés issus de parents alcooliques ou toxicomanes - n'affichent aucun problème de comportement lorsqu'ils sont élevés par des mères adoptives chaleureuses et attentionnées. Certains deviennent même des leaders parmi leurs pairs. Ces résultats concordent avec les conclusions de plusieurs chercheurs dont les travaux ont été cités.

En résumé, on peut penser que certaines caractéristiques personnelles et sociofamiliales chez les enfants de parents alcooliques ou toxicomanes s'apparentent à des facteurs de résilience/protection ou à des facteurs de compensation, même si elles sont en partie ou en totalité le fruit d'une corrélation r GE ou d'une interaction GXE. Pour résumer, voici la liste des variables de résilience dégagées des études recensées précédemment chez les enfants de parents alcooliques ou toxicomanes : un tempérament facile, l'absence de problèmes de comportement défavorables aux apprentissages scolaires (faible niveau d'hyperactivité, d'inattention, d'impulsivité), une bonne sociabilité, un parent sans accoutumance qui maintient une certaine harmonie familiale et déploie une supervision chaleureuse mais ferme, un soutien social adéquat à l'extérieur de la famille, une confiance bien établie en ses propres moyens et une perception positive de l'avenir.

3Les études longitudinales recourent aussi au devis corrélationnel. Contrairement aux études transversales, elles permettent de préciser la direction du lien entre les variables en jeu mais sans davantage établir de relations causales. Tout au plus augmentent-elles le degré de présomption d'une relation causale possible.

Facteurs génériques de résilience

Après 30 ans de travaux de recherche, plusieurs facteurs de résilience et de protection ont été identifiés en lien avec une variété de facteurs de risque autres que l'alcoolisme et la toxicomanie des parents. Ces facteurs relèvent de caractéristiques personnelles, du milieu familial et des réseaux social et communautaire (Luthar, 2003 ; Rutter, 2000 ; Serbin et Karp, 2004). En voici le survol (a) pour montrer que l'étude des facteurs de résilience et de protection n'est pas limitée aux enfants de parents alcooliques ou toxicomanes, (b) pour circonscrire la spécificité ou non des facteurs de résilience/protection attribués aux enfants de parents alcooliques ou toxicomanes, (c) pour montrer leur utilité dans le champs de la prévention générique (Vitaro & Caron, 2003) et, enfin, (d) pour cerner leurs limites.

Les facteurs génériques de résilience repérés dans une variété de domaines au cours des 30 dernières années sont résumés aux tableaux 1 et 2. Dans le tableau 1 figurent les facteurs génériques de résilience colligés par Master et Coastworth (1998), Werner (2000) et Luthar (2003); dans le tableau 2, les stratégies génériques que propose Rutter (sous presse).

Tableau 1 ) Synthèse des facteurs génériques de résilience selon Luthar (2003)

Au plan des caractéristiques personnelles

  • Bonnes habiletés cognitives (quotient intellectuel supérieur à la moyenne, capacité d'attention, fonctions exécutives adéquates)
  • Perceptions de soi positives et sentiment de compétence
  • Tempérament facile, sociabilité, adaptabilité, faible réactivité
  • Capacité d'autorégulation (de l'impulsivité et des aspects négatifs)
  • Attitude positive face à la vie (confiance et orientation positive vers l'avenir)
  • Au niveau des relations interpersonnelles
  • Qualité de présence du parent non affecté (chaleur, attentes positives, structuration familiale et supervision ferme)
  • Relation significative avec d'autres adultes compétents et attentifs (membres de la parenté, professeurs, mentors)
  • Relations positives avec des pairs prosociaux et normatifs (à la pré-adolescence et à l'adolescence)

Au niveau de la communauté

  • Fréquentation d'écoles de qualité
  • Liens avec des organisations sociales ou sportives structurées et supervisées par des adultes
  • Voisinage de qualité (supervision collective, accès à des ressources culturelles et artistiques, sécurité et absence de criminalité)
  • Accès à des services sociaux et de santé de qualité

Tableau 2 ) Synthèse des stratégies génériques de résilience selon Rutter (sous presse)

Au plan des caractéristiques ou des expériences personnelles précédant la période d'exposition à des facteurs de risque ou de stress

  • Favoriser un bon développement intellectuel et un bon rendement scolaire.
  • Favoriser des attachements sélectifs à d'autres membres de la famille ou à des personnes bienveillantes à l'extérieur de la famille.
  • Favoriser l'établissement de plusieurs relations sociales harmonieuses à l'extérieur de la famille.
  • Cultiver un sentiment de compétence.
  • Développer des habiletés variées de résolution de problèmes.
  • Encourager l'ouverture aux autres et la générosité.
  • Encourager la souplesse à l'égard de situations nouvelles.
  • Offrir des occasions variées de rencontrer des objectifs et de surmonter le stress.
  • Multiplier dans des domaines variés les possibilités de succès significatifs pour l'individu et la communauté.
  • Pendant la période d'exposition aux facteurs de risque ou de stress
  • Réduire ou annuler l'impact de la situation de stress ou de risque en évitant, par exemple, que le parent dépressif ou alcoolique interagisse avec l'enfant aux moments inopportuns.
  • Augmenter les expériences de socialisation extérieures à la famille.
  • Favoriser l'acquisition d'habiletés de résolution de problèmes et d'un sentiment de compétence.
  • Développer des perceptions claires et objectives de la source de stress ou de risque.
  • Éviter de déployer des stratégies ou des comportements nuisibles à un développement adapté.

Les facteurs et les expériences propices à la résilience présentés aux tableaux 1 et 2 peuvent se résumer en quatre points selon Rutter (sous presse) :

  • Réduire l'impact de la situation de stress ou de risque.
  • Éviter la réaction en chaîne d'événements négatifs qu'entraîne habituellement la situation de stress ou de risque.
  • Favoriser, en revanche, une cascade d'événements positifs, c'est-à-dire des occasions et des expériences de succès et de socialisation.
  • Développer des stratégies efficaces de résolution de problèmes et une centration cognitive sur les aspects positifs plutôt que négatifs dans la vie de l'enfant.

Ces facteurs génériques de résilience/protection et de compensation ressemblent fort aux facteurs de résilience/protection ou de compensation identifiés chez les enfants de parents alcooliques ou toxicomanes (et, fort probablement aussi, de parents accoutumés au jeu). Aussi certains auteurs proposent-ils un modèle qui promeut un certain nombre de facteurs fondamentaux de protection ou de compensation à tous les enfants soumis à un stress quelle qu'en soit la nature (Masten, 2001 ; Masten et Reed, 2002 ; Serbin et Karp, 2004). Ces facteurs de protection ou de compensation s'inspirent des éléments les plus saillants et les mieux modifiables des tableaux 1 et 2. Quatre domaines sont plus particulièrement visés : le lien d'attachement avec un adulte significatif et bien adapté, une forte motivation à apprendre, un système d'autorégulation efficace aux plans comportemental et émotionnel, des structures organisationnelles et communautaires adaptées. Au plan opérationnel, de tels objectifs pourraient exiger ; a) d'offrir des sessions individuelles ou collectives de formation personnelle et sociale aux parents concernés ; b) d'impliquer et de former le ou la partenaire du parent affecté, ou un autre membre de la famille, ou une personne de la communauté dans le but de favoriser l'établissement d'un lien d'attachement mais aussi que soient accordées à l'enfant une attention et une vigilance particulières ; c) d'instituer ou de repérer quelque ressource communautaire qui puisse permettre à l'enfant des expériences favorables à l'égard desquels il aura été préalablement motivé ; d) de superviser et d'encourager la réussite scolaire ou, le cas échéant, la réussite dans des activités valorisantes à la fois au plan personnel et sociofamilial. Plusieurs programmes de prévention et d'intervention précoces - dont certains sont décrits plus loin - se réclament de l'une ou de l'ensemble de ces stratégies. Leur recension exhaustive ainsi que des références documentaires sont disponibles dans les tomes 1 et 2 publiés par Vitaro et Gagnon (2000) à propos des programmes de prévention destinés aux jeunes. Évidemment, la mise en place de telles stratégies réclame des chefs d'orchestre et des promoteurs. Nous croyons que les centres de traitement pour adultes alcooliques, toxicomanes ou joueurs pathologiques pourraient endosser un tel rôle de concert avec les Centres locaux de services communautaires (CLSC), et les milieux scolaires.