La revue de la documentation scientifique a permis de dégager les principes énumérés ci-après, qui ont fait consensus au sein de l'équipe du projet et du comité directeur. Ils étaient tous à la base des programmes les plus efficaces visant à prévenir et à réduire la consommation d'alcool et d'autres drogues chez les jeunes, et les méfaits qu'elle entraîne. À notre avis, plus ils sont appliqués intégralement, plus le programme a des chances de réussir. Les promoteurs qui songent à adopter un programme « tout fait » seraient bien avisés d'en évaluer l'efficacité éventuelle à partir de ces principes. Les concepteurs de programmes locaux pourront aussi se servir de ces principes pour guider leur travail. Enfin, ils pourront s'avérer utiles dans l'examen et le renforcement d'un programme local existant. Voici donc en quoi consistent ces principes.
Concentrez-vous sur les facteurs qui peuvent renforcer directement le ressort psychologique, ou qui, à l'inverse, contribuent le plus aux problèmes de la consommation d'alcool et d'autres drogues dans la population-cible.
Rattachez les activités aux efforts déployés par d'autres intervenants dans la communauté, à partir d'une approche holistique; cherchez à obtenir des appuis par l'entremise de politiques d'organismes et d'une réglementation de la municipalité ou d'autres paliers de gouvernement.
Assurez-vous que le temps de contact avec les participants sera suffisant; les besoins se manifestent au cours de l'enfance et de l'adolescence et ont tendance à s'intensifier à mesure que le facteur de risque s'accroît chez les participants.
Le but du programme doit être fixé à partir de renseignements fiables - idéalement obtenus au niveau local - quant à la nature et à l'ampleur de la consommation d'alcool et d'autres drogues chez les jeunes, des problèmes qui y sont associés et des caractéristiques des consommateurs.
Établissez les objectifs et les activités du programme en fonction de la situation locale; les objectifs doivent avoir un lien logique entre eux et être mesurables; on doit fixer une limite de temps pour les atteindre.
Évaluez le déroulement et l'impact des activités et surveillez le rapport coûts-avantages du programme.
Dès le point de départ, il faut viser le long terme et intégrer le programme aux activités de base de l'organisme pertinent au sein de la communauté.
il faut situer la consommation d'alcool et d'autres drogues dans le contexte des phases du développement des adolescents afin de pouvoir mieux lutter contre le problème.
Pour être crédible auprès des participants, le programme doit tenir compte des avantages et des risques que perçoivent les jeunes dans la consommation.
Les jeunes doivent se voir eux-mêmes, et être vus par les autres, comme étant leur meilleure ressource pour réduire au minimum les méfaits associés à la consommation.
Les messages explicites et implicites d'un programme doivent être réalistes et crédibles aux yeux des participants.
Le développement des compétences doit être au coeur du programme et doit reposer sur une information précise et objective.
Engagez les participants dans des activités et des discussions qui favoriseront le développement de leurs aptitudes.
Choisissez et formez des animateurs ou des enseignants compétents et empathiques, qui seront capables de susciter la participation et l'interaction des jeunes.
Concentrez-vous sur les facteurs qui peuvent renforcer directement le ressort psychologique, ou qui, à l'inverse, contribuent le plus aux problèmes de la consommation d'alcool et d'autres drogues dans la population-cible.
Par le passé, nous sommes partis de l'hypothèse que les jeunes consommaient de l'alcool et d'autres drogues parce qu'ils ne connaissaient pas mieux. Bien que l'absence d'information de qualité puisse jouer, les motifs qui incitent les jeunes à consommer sont beaucoup plus complexes. D'une part, ils consomment pour les mêmes raisons que les adultes (pour dissiper le stress et engourdir la douleur émotive), mais d'autre part ils en font l'essai pour une foule d'autres raisons, en particulier pour manifester leur indépendance, s'intégrer à un groupe et satisfaire leur curiosité.
Les raisons pour lesquelles certains jeunes éprouvent des problèmes lorsqu'ils consomment sont aussi plus compliquées. On y trouve une combinaison de facteurs personnels, familiaux, scolaires et sociaux. Les expressions « facteurs de protection » et « facteurs de risque » sont souvent utilisées pour identifier ce qui, chez la personne elle-même ou dans son environnement, contribuera à atténuer le problème (facteur de protection) ou à l'aggraver (facteur de risque). Les facteurs de risque, les facteurs de protection et le ressort psychologique (ou la résilience) sont des concepts importants et intimement liés dont il faut tenir compte pour bien comprendre la population-cible et adapter le programme à ses besoins particuliers.
Un corpus de recherche internationale révèle que l'état de santé général d'une société est grandement influencé par le milieu social, économique et physique dans lequel elle vit (emploi, revenu, niveau de scolarité, conditions de travail, statut social, ampleur du support social, alimentation et soins reçus durant la petite enfance)1 . Dans une perspective de santé de la population, ces facteurs peuvent être considérés comme des déterminants de la santé que des politiques économiques et sociales peuvent modifier et qui peuvent influer sur la consommation d'alcool et d'autres drogues.
Des recherches portant expressément sur la consommation d'alcool et d'autres drogues montrent que des facteurs sociaux et communautaires, notamment les normes et les attitudes de la société vis-à-vis de la consommation, la prévalence de la criminalité dans un quartier, le prix et la disponibilité des substances et les conditions économiques, entrent aussi en ligne de compte. Parmi les facteurs familiaux on retrouve un historique de problèmes attribuables à la consommation, l'efficacité de la gestion familiale, la structure et les stratégies pour composer avec les problèmes, le degré d'attachement entre les parents et les enfants, la nature des règles et des attentes parentales, et la force du réseau familial élargi.
Au niveau individuel, une personne peut être prédisposée aux problèmes attribuables à la consommation en raison de facteurs génétiques ou environnementaux, mais aucuns de ces facteurs ne peuvent, à eux seuls, en déterminer l'issue. Il est très important qu'un enfant jouisse d'un appui stable et de bons soins de la part d'un parent ou d'un autre adulte dès le bas âge. La qualité de l'expérience d'un enfant à l'école est aussi un facteur très important des problèmes de consommation et de nombreux autres problèmes. La réussite scolaire, la capacité de lecture, l'aptitude à résoudre les problèmes, le sentiment d'appartenance et la participation aux activités parascolaires, tout cela influe d'une façon ou d'une autre .
Lorsque l'enfant entre dans l'adolescence, le choix des pairs et la nature du soutien de ces derniers prennent encore plus d'importance. Les comportements antisociaux comme la violence et l'appartenance à un gang, sont des facteurs de risque, comme le fait d'avoir des amis qui consomment. Une transition ou un changement de milieu (déménagement dans un nouveau quartier ou une nouvelle école, deuil, séparation des parents) peuvent rendre les jeunes très vulnérables2 . Les aptitudes personnelles et sociales sont aussi un élément critique. Le sentiment d'avoir le contrôle de sa vie, l'optimisme face à l'avenir, la capacité de se détacher des conflits à la maison ou dans le voisinage et la volonté de chercher de l'aide à l'extérieur de la famille immédiate (auprès d'un intervenant social ou d'un centre jeunesse)3 .
Plus un enfant ou un adolescent est exposé à des facteurs de risque, plus il est susceptible de consommer de l'alcool et d'autres drogues et d'éprouver les problèmes qui en découlent. Ces facteurs sont de nature dynamique et interagissent avec les forces et les acquis de la personne. Le concept de la « résilience » aide à comprendre cette interaction. Il est prouvé que certaines personnes qui ont grandi dans des circonstances difficiles se débrouillent mieux que d'autres et on croit savoir que c'est parce qu'elles ont plus de ressort4 .
Le ressort psychologique est l'aptitude des individus et des systèmes (les familles, les groupes et les collectivités) à faire face avec succès à une situation très défavorable ou comportant un risque élevé. Cette aptitude se développe et change avec le temps. Elle est renforcée par les facteurs de protection chez l'individu ou dans le système et le milieu, et contribue au maintien d'une bonne santé ou à l'amélioration de celle-ci.
On entend par « ressort psychologique » l'aptitude à vaincre l'adversité ou à composer dans une situation qu'il est impossible de changer (p. ex., vivre avec un parent alcoolique). Cette aptitude est en partie innée, mais un soutien social approprié peut la renforcer, et elle évolue avec le temps. Elle s'amplifie lorsque des facteurs de protection interviennent chez l'individu et dans son environnement, et elle contribue à préserver et à améliorer l'état de santé en général. Lorsque les facteurs de risque prennent le pas sur les facteurs de protection, même les individus qui ont montré beaucoup de ressort psychologique par le passé peuvent éprouver des problèmes. L'équilibre n'est pas déterminé uniquement par le nombre de facteurs de protection et de facteurs de risque présents dans la vie de l'individu, mais par leur fréquence, leur durée et leur intensité ainsi que par le stade du développement auquel ils se sont manifestés.
On retrouve les mêmes caractéristiques dans les familles et les communautés. Les communautés qui ont du ressort sont capables de s'adapter et de s'unir face à l'adversité, par exemple en cas de catastrophe économique5 . Selon plusieurs autorités en la matière, il est de beaucoup préférable de promouvoir le ressort psychologique et les facteurs de protection au lieu de s'attarder sur les déficiences et les problèmes6 7 . Toutefois, si l'on s'acharne trop à modeler des enfants capables de composer avec toutes sortes de situations difficiles, on pourra perdre de vue l'important travail de réforme des milieux malsains.
Les jeunes qui font face à de multiples facteurs de risque sont désignés sous le vocable de « marginaux ». Les marginaux sont des jeunes sans-abri ou qui ont des liens très ténus avec leur foyer, et qui adoptent souvent un mode de vie à haut risque comportant l'usage abusif des drogues et l'adoption de comportements nocifs pour la santé. Une étude canadienne a constaté que 60 % des filles et 47 % des garçons marginaux avaient quitté la maison pour échapper à une situation familiale conflictuelle ou à des parents abusifs, alcooliques ou toxicomanes8 . De nombreux décrocheurs se sentent aliénés dans le système scolaire même lorsqu'ils ont de bonnes notes9 . La tendance des écoles à expulser les élèves qui ont été pris dans des incidents reliés à la drogue peut contribuer à l'exclusion sociale et accroître le risque de problèmes de drogue encore plus sévères. Souvent, l'exercice d'activités illégales provient du besoin de satisfaire des besoins fondamentaux et d'entretenir la toxicomanie10 11 .
Un des avantages certains de l'approche axée sur les facteurs de protection et les facteurs de risque est l'admission que de nombreux problèmes sociaux et problèmes de santé proviennent de la même source - une admission qui peut mener à une meilleure intégration des stratégies et à une économie des ressources. Toutefois, comme un facteur lié à des problèmes de consommation d'alcool et d'autres drogues n'en est pas nécessairement la cause, l'effet préventif de s'attaquer à l'un ou l'autre de ces facteurs n'est pas très clair et varie certainement selon les facteurs12 . Néanmoins, il semble bien que le fait de se pencher sur les facteurs de protection ou les facteurs de risque présents sous plusieurs aspects de la vie d'un jeune (vie personnelle, scolaire, familiale et communautaire) peut donner des résultats positifs.
Rattachez les activités aux efforts déployés par d'autres intervenants dans la communauté, à partir d'une approche holistique; cherchez à obtenir des appuis par l'entremise de politiques d'organismes et d'une réglementation de la municipalité ou d'autres paliers de gouvernement.
Les recherches ont démontré que les programmes intégrés ont beaucoup plus de chances de réussir que les programmes isolés. Étant donné la variété de facteurs qui peuvent contribuer aux problèmes de la consommation d'alcool et d'autres drogues, il est important que les communautés ou les programmes déterminent les facteurs pertinents par diverses activités bien coordonnées. Les familles et les écoles sont des milieux importants dans la prévention des problèmes attribuables à la consommation. Les chances de réussite sont d'autant plus grandes lorsque les efforts sont renforcés au niveau communautaire, notamment par les médias, les organismes jeunesse, les équipes sportives, les groupes artistiques, les groupes religieux et les autorités municipales.
Les coalitions communautaires ou autres organisations de planification doivent considérer toute une gamme de politiques et de services complémentaires axés sur les jeunes. La coordination des différentes interventions peut être accomplie dans plusieurs contextes ou au sein d'une seule organisation ou agence. Par exemple, les écoles peuvent combiner l'enseignement en classe, les programmes d'aide par les pairs, l'éducation des parents, les politiques scolaires et le mentorat pour les élèves à risque. Les municipalités peuvent coordonner les programmes de loisirs, la police communautaire et les programmes de soutien dans les quartier. La planification conjointe évitera le chevauchement des services et accroîtra le nombre de ressources qui pourront être consacrées à l'initiative.
L'intégration suppose aussi que des politiques organisationnelles (p. ex., du conseil scolaire ou de l'organisme jeunesse) viennent renforcer les objectifs du programme13 14 . Un examen récent n'a pu trouver de preuves d'un effet supplémentaire des politiques visant à influer sur l'environnement (plusieurs de ces études n'ont pas tenté de distinguer la contribution de certains éléments, comme la sensibilisation des médias ou la formation des parents, à un effet positif)15 . Toutefois, le consensus actuel chez les experts veut que des politiques viennent renforcer la programmation. À une plus grande échelle, des lois et des règlements (p. ex., hausse des prix, formation des serveurs à surveiller les jeunes consommateurs qui n'ont pas l'âge légal pour consommer, respect des lois sur l'âge minimum pour l'achat de boissons alcoolisées) doivent être considérés, car il est prouvé qu'ils contribuent à réduire les méfaits liés à la consommation d'alcool chez les jeunes16 .
Le principe de l'intégration pose un défi aux concepteurs de programmes; ces derniers doivent envisager leurs initiatives de prévention comme une contribution à une série d'interventions accompagnées de messages axés sur le développement durant toute l'enfance et l'adolescence. Par exemple les efforts de prévention des écoles doivent commencer dès la maternelle et se poursuivre tout au long du secondaire. Les messages doivent être répétés et renforcés. Au niveau de la communauté, on veillera à ce que toutes les composantes de la population-cible - à faible risque jusqu'à très haut risque - soient incluses (voir la section suivante sur les populations-cibles).
Les programmes à l'intention des jeunes à haut risque peuvent être donnés dans des centres multiservices ou dans les salles d'urgence des hôpitaux, les cliniques médicales (p. ex., pour les adolescentes enceintes), les centres commerciaux et dans la rue. La police et les tribunaux ont une bonne occasion d'intervenir et de diriger les jeunes vers des programmes de prévention ou de traitement au sein de la communauté. Une approche globale pour les jeunes à haut risque peut exiger l'attention et la collaboration de personnes ou d'autorités qui, traditionnellement, ne jouent aucun rôle dans la prévention des problèmes attribuables à l'usage de l'alcool et d'autres drogues; on pense ici par exemple aux planificateurs urbains, aux régies du logement, aux gestionnaires des centres commerciaux et aux décideurs sur le marché de l'emploi17 . Les jeunes de la rue ont des besoins fondamentaux. La nourriture et un logement stable sont des conditions essentielles pour que le jeune sorte de la rue; la formation professionnelle, la poursuite des études et le counselling personnel sont aussi très importants18 19 . Les besoins des jeunes utilisateurs de drogues par injection sont encore plus cruciaux20 . Les jeunes utilisateurs de drogues par injections sont souvent des polyconsommateurs et toutes leurs activités quotidiennes tournent autour de l'acquisition et de la consommation de drogues. Leur implication dans des activités illégales est souvent un moyen de répondre aux besoins financiers causés par leur consommation, même au détriment de leurs besoins fondamentaux de subsistance. Ces réalités exigent une approche globale vis-à-vis de la prévention et de la réduction des méfaits, qui prête attention à l'environnement dans lequel évoluent ces jeunes et à la satisfaction de leurs besoins fondamentaux.
Les facteurs de protection et les facteurs de risque associés à la consommation sont souvent aussi à la source d'autres problèmes de comportement. Par exemple, dans certaines communautés, la pauvreté, en particulier lorsqu'elle est associée à un mode de vie dysfonctionnel, est un facteur de risque non seulement pour les problèmes attribuables à la consommation d'alcool et d'autres drogues, mais aussi à la grossesse chez les adolescentes et à la violence chez les jeunes. Parallèlement, les difficultés à l'école sont associées à un grand nombre de problèmes sociaux, y compris les problèmes attribuables à l'usage de l'alcool et d'autres drogues 21 22 . Les efforts de prévention qui sont axés sur de grands facteurs de risque peuvent s'intégrer à d'autres stratégies visant à améliorer les conditions de vie des communautés et de leurs habitants 23 . Ainsi, un plan ou une stratégie de prévention des problèmes attribuables à la consommation peut être intégré à une initiative plus vaste axée sur la prévention du crime, la sécurité ou la promotion de la santé.
Assurez-vous que le temps de contact avec les participants sera suffisant; les besoins se manifestent au cours de l'enfance et de l'adolescence et ont tendance à s'intensifier à mesure que le facteur de risque s'accroît chez les participants.
Le niveau de la consommation en général - et de la consommation problématique en particulier - est un facteur important lorsqu'il s'agit de déterminer l'ampleur de l'effort de prévention requis au sein d'une communauté. En Ontario (la seule juridiction canadienne ayant recueilli des données à long terme), les niveaux actuels de consommation et de consommation problématique sont très près de ceux de la fin des années 1970, qui a été la période de pointe de la consommation dans les 20 dernières années24 . De même, la plupart des évaluations montrent qu'avec le temps, les effets des programmes s'effritent et qu'il faut en refaire d'autres25 . Les efforts de prévention doivent donc viser les jeunes à partir de l'enfance jusqu'à la fin de l'adolescence ou, à tout le moins, être coordonnés avec d'autres pour créer cet effet global.
Les planificateurs de programmes de prévention doivent non seulement comprendre la nature et l'ampleur de la consommation d'alcool et d'autres drogues chez les jeunes, mais aussi tenir compte des facteurs de protection et des facteurs de risque au niveau local pour clarifier leurs objectifs et évaluer avec précision l'intensité et la durée du programme. Règle générale, plus le risque est grand pour un groupe ou un secteur de la population, plus l'effort de prévention doit être intensif26 . En Amérique du Nord, les groupes-cibles des initiatives de prévention sont de plus en plus souvent classifiés maintenant selon le niveau de risque (cibles universelles, sélectives et indiquées); un cadre de travail qui semble plus précis que les termes de prévention primaire et secondaireA . L'orientation, l'intensité et la durée du programme variera selon ces groupes-cibles.
Prévention universell
La prévention peut cibler une vaste population ou une population « universelle » (p. ex., tous les élèves de 5e et de 6e année), l'objectif étant de promouvoir la santé de la population, ou encore de prévenir ou de retarder l'initiation à la consommation. Les enfants et les jeunes sont souvent la cible des efforts de prévention universelle portant sur des facteurs de risque et des pratiques qui entraînent des accidents de la circulation et d'autres traumatismes, des grossesses non désirées, le suicide et d'autres problèmes du genre, ainsi que des problèmes de santé et des problèmes sociaux à long terme. Les parents et les familles sont aussi parmi les priorités de la prévention universelle, en raison de leur rôle de soutien dans le développement des enfants et des défis que pose l'équilibre de la vie familiale et professionnelle. Parmi les mesures souvent associées à la prévention universelle, il convient de mentionner les campagnes de sensibilisation, les programmes d'éducation sur les drogues à l'école, les initiatives communautaires polyvalentes et, dans le cas de l'alcool et du tabac, de diverses mesures de contrôle de l'offre et des prix.
Les écoles sont des lieux extrêmement propices à une programmation universelle axée sur les jeunes, et elles doivent offrir des programmes appropriés à tous les niveaux. Étant donné le grand nombre d'enfants qui commencent à consommer dès l'âge de 12 ans, la prévention primaire doit porter une attention particulière aux élèves de 9 ans et de 10 ans. Dans le cas des programmes axés sur les jeunes en général, le niveau minimal d'intensité est habituellement de 45 à 60 minutes par semaine pendant au moins 10 semaines27 . Les programmes assortis de « rappels » dans les années subséquentes se sont avérés les plus efficaces.
Il est certain qu'il faut encourager les parents à participer aux efforts de prévention en général, mais il est certain aussi qu'ils ont un rôle crucial à jouer en tant que parents dans la prévention des problèmes attribuables à la consommation d'alcool et d'autres drogues. La surveillance du comportement de leurs enfants, et de bonnes relations avec eux, sont directement reliées à la diminution de la consommation de drogues chez les élèves28 . Des programmes à leur intention peuvent les épauler. On pourra par exemple leur apprendre à clarifier et à expliquer les valeurs à leurs enfants, à être des modèles de bon comportement, à comprendre les besoins des enfants et l'image qu'ils ont d'eux-mêmes, à communiquer efficacement avec leurs enfants, à développer des techniques de résolution des problèmes, à passer des contrats avec les enfants et à adopter un mode de gestion démocratique de la famille29 . Les parents ont aussi besoin d'informations précises sur les diverses substances et les effets de l'abus, afin de pouvoir en discuter en toute connaissance de cause avec leurs enfants.
Règle générale, toutefois, les programmes parentaux attirent très peu les parents. Pour contrer ce phénomène, on croit que l'information, l'éducation et le support des parents devraient être « normalisés » et offerts par l'entremise de médias, des lignes d'information, des lieux de travail et des programmes scolaires30 . On croit aussi que les programmes devraient être enracinés dans les quartiers et offerts pendant plusieurs années plutôt qu'en sessions ponctuelles. Les parents sont plus enclins à participer lorsqu'ils perçoivent le programme comme étant bien établi et ayant donné de bons résultats. De nombreux parents peuvent bénéficier des techniques de communication, d'adaptation et de discipline dans un programme court d'une ou deux sessions31 .
Ces efforts non concentrés et de faible intensité axés sur la population en général peuvent contribuer à « préparer le terrain » par la sensibilisation et en amenant les parents à accepter le besoin de programmes plus ciblés32 . Par ailleurs, ils peuvent provoquer un changement dans des comportements à risque chez certaines personnes et les inciter à se présenter d'elles-mêmes à des programmes plus intensifs33 .
Prévention sélective
Certains jeunes et leur famille doivent relever des défis particuliers en raison de problèmes scolaires, d'un dysfonctionnement de la famille, de la pauvreté et d'une histoire familiale de problèmes attribuables à l'usage d'alcool et d'autres drogues (pouvant inclure une prédisposition génétique). Il convient donc de « sélectionner » ces personnes ou familles pour des programmes plus intensifs basés sur ces facteurs de risque. La prévention sélective vise à atténuer l'influence de ces risques et à empêcher ou à réduire les problèmes attribuables à la consommation en tablant sur les forces comme les stratégies d'adaptation (une aptitude personnelle à la résilience) et d'autres techniques de dynamique de la vie. Les enfants qui vivent dans un environnement difficile bénéficient grandement des interventions axées sur la prévention sélective durant les années préscolaires et les débuts à l'école. Les programmes d'éducation de la petite enfance, qui font participer les parents et les appuient dans la prestation des soins à leurs enfants, et qui sont assortis de visites à domicile, se sont avérés efficaces pour la prévention de la consommation et d'autres problèmes plus tard34 35 . À l'adolescence, les garçons sont plus enclins que les filles à consommer de façon risquée. Les concepteurs de programmes de prévention qui sont en mesure d'axer leurs interventions sur les garçons doivent en être bien conscients. Les approches fondées sur la famille semblent particulièrement prometteuses dans le cas des enfants et des jeunes à haut risque. Ces approches visent généralement à améliorer le fonctionnement de la famille et à réduire les comportements antisociaux, y compris l'usage problématique de l'alcool et d'autres drogues chez les jeunes. Comme nous l'avons mentionné ci-dessus, le recrutement et la rétention posent particulièrement des gros défis dans le cas des programmes axés sur la famille. Des groupes comme les sociétés d'aide à l'enfance et les Boys and Girls Clubs peuvent fournir des contacts aux parents des enfants à haut risque. Faciliter la création de liens entre les parents participants est une très bonne façon de conserver leur intérêt à l'égard de ces programmes36 .
Les programmes de prévention sélective ont tendance à être plus efficaces que les programmes de prévention universelle pour ce qui est d'opérer des changements chez les jeunes à risque, mais ils comportent d'importants inconvénients dont il faut tenir compte, par exemple, l'éventualité d'une stigmatisation et des problèmes à la sélection. Il y a danger aussi d'oublier que le contexte social de la communauté est un des plus grands facteurs de changement37 .
Prévention indiquée
Certains jeunes qui consomment régulièrement de l'alcool ou d'autres drogues ne rencontrent pas tous les critères de dépendance, mais sont à très haut risque. Ces jeunes éprouvent habituellement une foule d'autres problèmes de santé et de problèmes sociaux et peuvent bénéficier des programmes de prévention indiquée qui, par définition, sont plus intensifs. La prévention indiquée comporte souvent un élément qui permet de dépister ces jeunes et de les amener à réduire le plus possible les méfaits associés à leur mode de vie.
Un faible pourcentage d'élèves éprouvent de gros problèmes, y compris ceux qui sont attribuables à l'usage de l'alcool et d'autres drogues. Pour ces jeunes, le counselling ou un traitement plus intensif basé sur une solide évaluation sont essentiels. D'autres services (intervention, gestion de cas, orientation vers divers intervenants) sont souvent nécessaires et doivent être offerts par les écoles ou les organismes communautaires.
Dans le cas des familles à haut risque, la thérapie familiale s'est avérée un volet efficace d'une stratégie globale. La thérapie familiale aide les membres de la famille à améliorer leurs relations interpersonnelles, la communication, la dynamique de la vie familiale et le comportement avec les autres. On peut s'en servir pour aider les membres de la famille à améliorer leur perception les uns des autres, à éliminer les comportements négatifs et à acquérir des compétences qui favoriseront une bonne interaction. La thérapie peut aussi renforcer les compétences parentales et assurer un meilleur contrôle des enfants de la part des parents38 .
Les jeunes marginaux dont les habitudes de consommation sont risquées ont besoin d'aide sous de nombreux aspects de leur vie, y compris leur consommation. Les activités doivent donc viser à réduire le plus possible les méfaits, dans le contexte des défis quotidiens que doivent relever ces jeunes. Pour eux, avoir un endroit décent où vivre est, et de loin, le facteur le plus important qui les incitera à sortir de la rue39 . Des activités récréatives et sociales, des services communautaires ou des programmes de retour aux études ont très bien réussi avec certains jeunes à haut risque. On les appelle souvent des « approches alternatives », elles conviennent surtout aux jeunes qu'on ne peut rejoindre par l'entremise de l'école et à ceux qui n'ont pas de supervision adulte adéquate ni accès à différentes activités40 . Certains de ces jeunes recherchent les sensations fortes et peuvent très bien répondre à des programmes alternatifs qui leur apparaissent excitants et pleins d'aventure41 . Cette expérience peut motiver certains à participer à des séances de counselling ou à d'autres formes de traitement basées sur une soigneuse évaluation. Il faut faire preuve de prudence lorsqu'on travaille avec les jeunes à haut risque. Le fait de les réunir dans de nouveaux groupes suscite parfois une augmentation de la consommation d'alcool et d'autres drogues, car certains peuvent vouloir valider et légitimer le comportement antisocial des autres membres du groupe42 .
L'usage des drogues par injection pose de nombreux risques sévères (surdose, infection par le VIH et le virus de l'hépatite C) et il faut des efforts intensifs pour prévenir ces méfaits. Les jeunes sont particulièrement exposés en raison de leur inexpérience, de leur manque de connaissances et des pressions des adultes utilisateurs de drogues par injection. Les approches conventionnelles pour rejoindre ces jeunes et leur offrir des programmes de prévention ne conviennent pas toujours. Les approches plus créatives faisant appel à l'intervention des pairs ont plus de chances de succès. Les recherches donnent en outre à penser que l'accès à du matériel neuf et stérile d'injection peut éliminer un des plus grands risques et doit être une priorité dans tout programme43 44 . Des trousses d'injection sûres peuvent réduire le risque de décès par surdose, de propagation des virus transmis par le sang et de contamination du public. Bien que certains centres à l'extérieur du Canada aient adopté ce genre de mesures, et que d'autres en explorent le potentiel pour réduire le risque de surdose et d'autres problèmes de santé, elles demeurent controversées et leur rapport coût-efficacité est très spéculatif pour le moment45 46 .
Les programmes dits « indiqués » sont de toute évidence nécessaires pour contrer certains problèmes plus aigus de consommation d'alcool et d'autres drogues, mais ils sont aussi les plus coûteux. Ils réussissent toutefois à atteindre le groupe-cible approprié. Le recrutement et le maintien de l'effectif des intervenants posent de grands défis.
Idéalement, une combinaison de programmes universels, sélectifs et indiqués devrait être offerte dans la communauté et adaptée à la communauté47 .
Le but du programme doit être fixé à partir de renseignements fiables -idéalement obtenus au niveau local - quant à la nature et à l'ampleur de la consommation d'alcool et d'autres drogues chez les jeunes, des problèmes qui y sont associés et des caractéristiques des consommateurs.
Une information précise sur la nature et l'ampleur de la consommation d'alcool et d'autres drogues, et des problèmes qui y sont associés, est un élément critique de tout programme de prévention (voir la section 2). Ces données peuvent aider à déterminer jusqu'à quel point un segment important de la population consomme occasionnellement ou régulièrement, et faire ressortir les substances qui posent le plus de problèmes. Pour être efficaces, les programmes de prévention auprès des jeunes doivent axer leurs objectifs, leurs activités et leurs messages sur le contexte particulier dans lequel vivent ces jeunes. Par exemple, si un segment important de la population consomme de l'alcool fréquemment ou de façon excessive, il conviendra d'adopter un programme basé sur la réduction des méfaits associés à cette consommation.
Lorsqu'elles sont menées à intervalles réguliers au sein d'une juridiction, les études exhaustives sur la prévalence sont très utiles pour estimer la nature de la consommation. Les données tirées de ces études sont très précieuses : âge de l'initiation d'une partie importante de la population, différences dans la consommation selon l'âge et le sexe, âge de pointe de la consommation pour la majorité des jeunes et problèmes s'y rattachant, etc. Les concepteurs de programmes de prévention doivent aussi posséder des indicateurs locaux sur la nature et l'ampleur de la consommation dans leur communauté (p. ex., données extraites des banques du service de police et des salles d'urgence). Le Réseau communautaire canadien de l'épidémiologie des toxicomanies (RCCET) appuie un grand nombre de communautés canadiennes dans l'élaboration d'un profil de la consommation de drogues dans leur communauté. Chacune des communautés du réseau réunit des experts locaux (intervenants en santé publique, personnel des salles d'urgence, agents de police, thérapeutes) pour enrichir et tenir à jour les banques de données quantitatives et qualitatives pertinentes48 . Des intervenants en promotion de la santé et en prévention s'inspirent aussi des peuples des Premières Nations et se servent de scénarios ou de récits pour réunir des données qualitatives sur ce qui se passe dans la communauté49 .
Un examen régulier de la nature et de l'ampleur de la consommation au sein de la population-cible permettra d'évaluer les résultats du programme et de rajuster les objectifs et les activités en conséquence.
Établissez les objectifs et les activités du programme en fonction de la situation locale; les objectifs doivent avoir un lien logique entre eux et être mesurables; on doit fixer une limite de temps pour les atteindre.
Il faut se fixer des objectifs clairs et réalistes, qui feront un lien logique entre les activités du programme et les problèmes et les facteurs déterminés, et qui guideront la mise en oeuvre du programme. Des objectifs clairs et mesurables faciliteront l'évaluation et permettront de déterminer si le programme a vraiment atteint ses objectifs. Les objectifs varieront selon la communauté et les circonstances. Toutefois, l'âge du début de la consommation et le moment où l'usage de différentes substances devient problématique sont des données essentielles. Extraites d'enquêtes menées auprès des jeunes, ces données permettent d'orienter les efforts de prévention, les objectifs et les messages de façon plus précise.
Les programmes visant à prévenir la consommation ou à retarder l'âge de l'initiation doivent être bien synchronisés si l'on veut rejoindre un pourcentage important de jeunes qui n'ont pas encore essayé l'alcool ou d'autres drogues. Bien que les circonstances varient selon les communautés, le parcours suivant se dégage de différentes études canadiennes (voir la section 2) :
Des efforts visant à réduire les méfaits associés à la consommation excessive ou à risque doivent être déployés avant qu'un nombre important de jeunes deviennent des consommateurs, ce qui, au Canada, présente habituellement la tendance suivante :
Le modèle d'évolution de la consommation présenté ci-après, qui a été développé à l'origine comme stratégie d'orientation des processus de traitement, peut aider à conceptualiser les objectifs de prévention d'après les caractéristiques particulières de la population-cible50 51 52 . Ce modèle, appliqué à la prévention, suppose que la personne passe par divers stades dans la décision de faire usage d'une substance en particulier :
Pré-contemplation: Ne pense pas à consommer
Contemplation: Envisage de consommer
Intention : S'apprête à consommer
Action: Commence à consommer
Continuation : Continue de consommer
Par conséquent, pour les jeunes qui ne sont pas encore des consommateurs (et qui ne pensent même pas à consommer) l'objectif du programme sera la prévention primaire. Pour ce qui est des programmes qui s'adressent à une population en majorité composée de jeunes qui ont commencé à consommer et continuent de le faire, l'objectif sera plutôt la prévention secondaire ou la réduction des méfaits. Chacun de ces objectifs mène logiquement à des activités et des messages spécifiques (le recours à des approches plus intensives auprès des consommateurs ou de ceux qui s'apprêtent à le devenir).
Les objectifs peuvent être précisés et mieux évalués si l'on mène régulièrement des sondages auprès des jeunes participants, afin de savoir où ils en sont rendus dans l'évolution de leur consommation. Par exemple, il conviendrait de déterminer le pourcentage des jeunes qui ne pensent plus à consommer (qui passent donc de la phase de contemplation à celle de lapré-contemplation), afin de mieux cibler les objectifs et les critères d'évaluation du programme.
Il est important d'impliquer des groupes clés, en particulier les jeunes participants, dans le processus d'élaboration des objectifs du programme.
Évaluez le déroulement et l'impact des activités et surveillez le rapport coûts-avantages du programme.
Il est difficile de cerner l'efficacité d'un programme de prévention. La recherche révèle que les effets de nombreux programmes en cours sont minimes - lorsqu'il y en a. Les programmes ayant prouvé, à la suite d'une recherche rigoureuse et contrôlée, qu'ils avaient donné de bons résultats doivent être reproduits avec différentes sous-populations (p. ex., des groupes ethnoculturels différents) et dans des contextes diversifiés. Même si on insiste depuis de nombreuses années sur la nécessité d'évaluer les programmes de prévention, bien des efforts de prévention ne sont pas évalués. L'évaluation scientifique est une tâche spécialisée qui exige des connaissances de la conception expérimentale et de la statistique, une expertise que ne possède pas la majorité des programmes de prévention. Cette expertise est coûteuse et la plupart des organismes ne peuvent se l'offrir. De plus, on craint que l'évaluation ne fasse mal paraître le programme ou qu'elle détourne l'attention et les ressources de l'intervention. Ces obstacles peuvent être surmontés si les gouvernements et les autres organismes de financement donnent à l'évaluation une plus grande priorité en faisant ressortir ses avantages pour l'amélioration continue d'un programme, et, plus important encore, en offrant une aide technique et financière (qui représente généralement au moins 10 % des autres coûts)53 .
Même sans aide technique, les programmes peuvent documenter et évaluer leurs efforts. Les deux formules les plus communes sont l'évaluation du processus et l'évaluation des résultats. Pour l'évaluation du processus, on se posera par exemple les questions suivantes : Combien de personnes viennent? Est-ce que nous rejoignons notre groupe-cible? La formation d'un groupe de discussion ou l'administration d'un questionnaire à mi-chemin du programme peut aider à déterminer le taux de satisfaction. On peut alors apporter des changements afin de mieux répondre aux besoins du groupe visé et atteindre les résultats escomptés. Quant à l'évaluation des résultats, elle consiste essentiellement à répondre à la question : Est-ce que le programme a accompli ce qu'il devait accomplir?
Même si cela s'est rarement fait jusqu'ici, il est important de considérer les coûts du programme par rapport aux résultats. Dans l'étude des coûts, il faut commencer par déterminer quels sont les coûts qui seront inclus. Une enquête a fait la distinction suivante entre les coûts faibles, moyens et élevés pour les programmes d'éducation sur les drogues en milieu scolaire54 :
Pour déterminer les coûts d'un programme, il est important de déterminer qui les assume. Certains font une distinction entre les coûts assumés par le promoteur primaire, par les organismes partenaires et par les participants55 .
Il faut comptabiliser les coûts de la recherche et de l'évaluation du programme56 . La mesure dans laquelle la communauté ou la population-cible est prête peut être considérée comme une variable - si le groupe auquel s'adresse le programme n'est pas engagé et motivé, le recrutement des participants exigera plus d'efforts et de matériel. Il faudra peut-être plusieurs mois de promotion pour donner de la visibilité au programme et susciter la participation des jeunes.
Il y bien des signes avant-coureurs d'un taux de réussite modeste57 . Il se peut aussi que l'exécution de plusieurs programmes de prévention au sein d'une population donnée ait des effets cumulatifs positifs qui ne ressortent pas nécessairement de l'évaluation de chacun des programmes en particulier58 .
Dès le point de départ, il faut viser le long terme et intégrer le programme aux activités de base de l'organisme pertinent au sein de la communauté.
Trop souvent, les concepteurs lancent un programme sans avoir reçu l'engagement d'une poursuite du financement, ni sans avoir suffisamment réfléchi à sa viabilité à long terme. Comme nous l'avons signalé ci-dessus, la durée d'un programme est un facteur clé pour l'atteinte des résultats escomptés. Avant d'entreprendre une initiative quelconque de prévention, les planificateurs doivent en déterminer les implications à long terme. Un plan de travail en bonne et due forme, un échéancier et un budget où seront prévus le partage des responsabilités et les besoins en financement à long terme doivent être établis dès le début. Si l'on s'en tient à la théorie de Rogers, la question de la durabilité doit être abordée dès le premier stade (développement) avant que l'on puisse passer aux autres stades de la diffusion, de l'adoption, de la mise en oeuvre et de la continuité59 .
Selon un des modèles étudiés, quatre aspects du travail communautaire doivent faire l'objet d'une attention soutenue : l'enjeu (il faut établir un enjeu spécifique pour le public, pour les décideurs et pour les partenaires communautaires); le programme (ce qu'on veut faire au sein de la communauté); les changements de comportement (qui peuvent résulter du programme); et les partenaires (qui participent au programme ou qui l'appuient)60 .
Une des étapes importantes vers la durabilité est l'élaboration d'un programme ou d'un service que la communauté veut ou dont elle a besoin, et la formation de partenariats à l'appui de ce programme. Les programmes mis en place par un organisme ou un petit groupe peuvent être renforcés et appuyés grâce à des partenariats dès le début. Les partenariats peuvent être formés autour d'enjeux d'intérêt commun, et peuvent faire appel à tous les paliers de gouvernement, aux organismes non gouvernementaux, aux groupes bénévoles et à l'ensemble de la communauté. Pour former un bon partenariat, il faut se concentrer sur un problème spécifique à la communauté, identifier les partenaires qui pourraient être intéressés à travailler à le résoudre, déterminer les avantages qu'ils pourront retirer de leur participation, et élaborer un plan de communication et une stratégie visant à susciter la participation de nouveaux organismes et des particuliers61 .
Parmi les autres questions à examiner il convient de souligner la disponibilité et la formation du personnel, le mandat des organismes et les besoins en matière de documentation, de locaux et de temps.
Ces questions, si elles ne sont pas réglées dès le début, pourront faire obstacle à l'adoption et à la permanence du programme62 . À titre d'exemple, les concepteurs et les planificateurs réussiront d'autant mieux s'ils veillent à ce que le programme de prévention soit pleinement intégré à l'organisation scolaire ou communautaire (ou aux deux). Cela veut dire que le personnel « de base » sera affecté à la mise en oeuvre du programme, que les coûts en matériel seront inclus dans les budgets annuels, et que les besoins en équipement et en locaux seront comblés à long terme. Dans le contexte scolaire, les programmes de prévention de l'abus d'alcool et d'autres drogues doivent entrer dans le cadre du programme d'études officiel et de la structure de l'école.
Une fois que le personnel de l'école ou de l'organisme communautaire aura été affecté à la mise en oeuvre du programme, la formation permanente de ces personnes permettra de conserver l'expertise au sein de l'organisation (par opposition à un promoteur externe). Il faut envisager le volet de la formation comme un volet permanent, car il faudra former du nouveau personnel, donner des cours de recyclage au personnel existant et donner de la formation au fur et à mesure que le programme sera modifié. La formation doit aussi être intégrée aux structures et aux organisations existantes (p. ex., la formation des enseignants peut être intégrée aux programmes d'études des facultés d'Éducation dans les universités).
La durabilité d'un « sujet », par exemple l'abus d'alcool et d'autres drogues, peut aussi servir de point d'appui. Si le sujet reste à l'ordre du jour du public et des grands décideurs, le programme pourra plus facilement obtenir du financement à long terme et susciter un engagement prolongé de la part de ses partenaires communautaires. Des campagnes de communication et de sensibilisation peuvent aider à garder le momentum63 . En matière d'abus d'alcool et d'autres drogues, il est particulièrement important d'éduquer le public et de lui donner l'heure juste sur les tendances et les enjeux. Si le public perçoit un « état de crise », il pourra répondre massivement, mais ce sera un feu de paille. Pour s'assurer du soutien à long terme à l'égard de leur programme et des efforts de prévention en général, les promoteurs doivent faire valoir leur propre programme et appuyer les messages qui insistent sur le fait que les problèmes attribuables à la consommation d'alcool et d'autres drogues ne sont pas un état de crise passager, mais une constante dans notre société.
Il faut envisager la consommation d'alcool et d'autres drogues dans le contexte des phases du développement des adolescents afin de pouvoir mieux lutter contre le problème.
Dans la conception des programmes de prévention, il est important de bien comprendre le développement psychosocial du dernier stade de l'enfance et des premiers stades de l'adolescence64 . La quête d'identité est un des grands défis que pose le passage de l'enfance à l'adolescence. Lorsque l'identité a commencé à bien se former durant l'enfance, le défi est plus facile à relever.
La formation de l'identité est la prise de conscience de soi, de ses qualités, de ses désirs et de ses orientations personnelles, qui détermine les schèmes de pensées, les émotions et les comportements. L'image de soi et la personnalité sont intimement liées et le sentiment d'avoir le contrôle de sa vie (l'estime de soi) est tributaire du processus de formation de l'identité. Erikson et d'autres ont mis en parallèle « l'industrie » et « l'infériorité » dans la dernière étape de la quête d'identité chez l'enfant. À la fin de cette étape, les enfants « industrieux » ont acquis de la confiance dans leur capacité d'apprendre et s'appliquent à acquérir de nouvelles connaissances et habiletés. L'acquisition de ces attributs au milieu et à la fin de l'enfance assure les fondements d'une formation réussie de la personnalité à l'adolescence, qui se traduira par l'estime de soi et la maîtrise de ses impulsions et amènera le jeune à accepter les conventions sociales et à respecter l'autorité légitime.
Lorsque ces attributs ne sont pas acquis au milieu ou à la fin de l'enfance, un sentiment « d'infériorité » peut naître et venir contrecarrer les efforts d'apprentissage et l'acquisition de nouvelles connaissances et habiletés. Du même coup, la mésestime de soi, l'anxiété et l'inadaptation risquent d'apparaître. De plus, le manque de maîtrise de soi peut susciter des comportements impulsifs chez la personne elle-même et dans son entourage. Lorsque « l'infériorité » prend le dessus sur « l'industrie » à la dernière étape du développement psychosocial de l'enfant, le pronostic d'une formation harmonieuse de l'identité à l'adolescence devient peu encourageant.
Même si la formation de l'identité commence dès la petite enfance, elle ne pose pas de grand défi sur le plan psychosocial avant l'adolescence65 . À ce stade, le développement psychosocial se caractérise par son intensité et sa concentration sur le défi particulier de la formation d'une personnalité bien à soi. Tout ce processus peut presque se résumer en un mot : « l'expérimentation ». C'est un processus graduel et hésitant, au cours duquel l'adolescent adopte de nouveaux points de vue et essaye toutes sortes de comportements. Au fil du temps, des opinions et des conduites, pourtant bien affirmées, sont tour à tour modifiées ou rejetées ou au contraire, deviennent très acceptables.
Comme tous les parents et les éducateurs peuvent l'attester, le développement psychosocial de l'adolescent n'est pas une sinécure. L'absence d'une perspective cohérente de la vie ou d'un solide schème de références peut engendrer de la confusion dans la formation de l'identité. Lorsqu'il s'agit d'un phénomène passager et épisodique, la crise d'identité fait partie du développement normal, mais si elle persiste et n'est pas résolue, elle peut entraîner de graves problèmes.
Trois phases sont généralement reconnues dans le développement psychosocial des adolescents : la phase du début (de 12 à 14 ans), la phase intermédiaire (de 15 à 17 ans) et la phase finale (de 18 à 22 ans). L'âge du début ou du passage d'une phase à l'autre peut varier légèrement.
Malheureusement, certains adolescents ne passent pas toujours avec succès d'une étape à l'autre de leur développement psychosocial. Ceux-là sont plus à risque d'éprouver des problèmes attribuables à la consommation d'alcool et d'autres drogues, car la crise d'identité persiste et prend les formes suivantes :
Tous ces aspects de la crise d'identité sont autant de facteurs qui peuvent mener à la consommation d'alcool ou de drogue et l'entretenir. L'attrait est d'autant plus grand pour ceux qui recherchent la gratification instantanée. Les jeunes qui remettent constamment en question leur estime d'eux-mêmes peuvent être enclins à adopter des comportements déviants (p. ex., l'usage de drogues); ils se sentent tellement « bons à rien » qu'ils se disent que peu importe ce qu'ils font, ça n'a aucune espèce d'importance66 . Le sentiment d'incompétence peut accentuer cette remise en question et mener aux mêmes résultats. Les jeunes qui connaissent de mauvaises expériences dans leurs relations avec les autres à l'école (sentiment d'être isolé et de n'avoir de place nulle part) risquent davantage de décrocher et de joindre les jeunes de la rue qui sont de gros consommateurs d'alcool et d'autres drogues67 . Quant aux jeunes incapables de s'engager dans des croyances ou un système de valeurs, la morale ou les normes de comportement en société ne veulent pas dire grand-chose.
Il ne faudrait pas en conclure que les adolescents qui se développent « normalement » sont à l'abri des problèmes de consommation. Que ce soit au cours d'un épisode ordinaire de comportements impulsifs et erratiques typiques du début de l'adolescence, ou dans un contexte d'une crise d'identité temporaire à n'importe quel stade du développement psychosocial, la vulnérabilité à la consommation peut surgir. Toutefois, chez les adolescents en perpétuelle crise d'identité, le risque de méfaits liés à la consommation est beaucoup plus grand.
La connaissance du processus de formation de l'identité au cours de l'enfance et de l'adolescence revêt une grande importance lorsqu'on veut mettre en place des programmes de prévention des problèmes attribuables à la consommation d'alcool et d'autres drogues. Il existe un besoin de programmes bien conçus de prévention universelle à l'intention des jeunes au début de l'adolescence (12-14 ans), en raison des comportements qui peuvent se manifester à cette période cruciale de la formation de l'identité (p.ex, l'imprudence et le rejet éventuel des conseils et des valeurs des parents). Il conviendrait aussi de mettre en place des programmes polyvalents de prévention sélective, notamment pour les groupes à risque que représentent les élèves au rendement médiocre, qui ont peu d'estime d'eux-mêmes ou qui contrôlent mal leurs impulsions au stade « industrie-infériorité » (pré-adolescence). Ces programmes doivent s'ajouter, et non se substituer, aux programmes de prévention universelle dont tous les enfants doivent faire l'objet à ce stade. Enfin, il faut des programmes polyvalents de prévention indiquée pour les sous-groupes d'adolescents que les facteurs de risque liés à un développement psychosocial dysfonctionnel ont déjà entraînés dans la consommation.
Pour être crédible aux yeux des participants, le programme doit tenir compte des avantages et des risques que perçoivent les jeunes dans la consommation.
Toute forme de consommation répond à un besoin perçu de la part du consommateur. Certains besoins peuvent être comblés par l'effet d'une drogue (atténuation de la douleur, sentiment de plaisir), d'autres par ce que symbolise la substance consommée (rébellion, sentiment d'appartenance).
Bien souvent les jeunes consomment pour les mêmes raisons que les adultes (chasser le stress). Toutefois, chez les adolescents, l'attrait est suscité par des besoins plus aigus liés à ce stade particulier de leur développement, par exemple, celui de prendre des risques, d'affirmer leur autonomie et leur indépendance, d'adopter des valeurs différentes de celles de leurs parents et des autorités, de s'intégrer à un groupe, de faire des expériences nouvelles et excitantes et de satisfaire leur curiosité68 .
La mesure dans laquelle les jeunes perçoivent l'usage d'une substance comme étant une chose courante, voire « la norme », exerce aussi une grande influence. Par exemple, si un jeune a l'impression que la plupart de ses amis fument, boivent ou prennent de la drogue, il sera beaucoup plus porté à en faire autant. Certains jeunes voient même dans la consommation d'alcool ou de drogue un moyen d'affirmer leur identité ou de projeter l'image qu'ils désirent, comme ils le font par les vêtements qu'ils portent et la musique qu'ils écoutent69 . Certains jeunes ne choisissent pas la consommation comme telle, mais plutôt un mode de vie dans lequel la consommation fait partie des moyens qu'il prennent pour manifester leur sentiment d'aliénation et leur rébellion, et conquérir ce qu'ils croient être la liberté et l'amitié70 .
Les attitudes et les croyances des adolescents à l'égard de la consommation et des risques peuvent changer rapidement et le seuil de tolérance devient beaucoup plus élevés à mesure qu'ils avancent en âge. Bien plus que les adultes, les jeunes ont tendance à minimiser les risques associés à leur consommation, et les garçons encore plus que les filles71 . Il est bien connu que les jeunes accordent souvent peu d'attention aux risques à long terme associés à leur consommation, et qu'ils s'attardent davantage aux inconvénients immédiats72 .
La perception des jeunes à l'égard des risques semble liée aux taux de consommation73 . On constate ce lien au Canada depuis dix ans, soit depuis que les jeunes Canadiens ont commencé à devenir plus tolérants vis-à-vis de la consommation74 . Certains indices donnent à penser que la diminution dans la perception des risques associés à l'usage de la drogue précède et entraîne une hausse du taux de consommation75 . Les jeunes de la rue sont encore plus tolérants et mûs par le besoin d'échapper à des émotions négatives et à des mauvaises expériences passées ou présentes et, dans certains cas, par le fait qu'ils ne trouvent aucun sens à la vie (idée de suicide)76 .
Il y a des indices que les jeunes font une distinction entre la consommation à faible risque et la consommation problématique. Dans une étude canadienne sur les attitudes des jeunes, ceux dont la consommation était perçue comme étant à des fins récréatives étaient populaires, mais la consommation quotidienne ou solitaire était perçue comme un comportement déviant et inacceptable77 . Cette perception confirme les résultats d'une recherche voulant que les jeunes qui consomment à l'occasion sont souvent mieux adaptés psychologiquement que les abstinents ou les gros consommateurs78 .
Tout en reconnaissant les avantages que perçoivent les jeunes dans la consommation, il est important que les programmes interagissent avec les participants pour pondérer ces avantages par rapport aux risques perçus, et ce, en toute objectivité. Avec les jeunes à haut risque, on y parviendra mieux avec du counselling de motivation.
Les jeunes doivent se voir eux-mêmes, et être vus par les autres, comme étant leur meilleure ressource pour réduire au minimum les méfaits associés à la consommation.
Ceux qui planifient ou parrainent des initiatives de prévention doivent en tout temps faire participer les jeunes à la prise de décision. La meilleure façon d'y arriver est d'adopter une approche de développement communautaire qui amènera les jeunes à trouver des solutions à des problèmes qu'ils jugent être les leurs, et à appliquer ces solutions. Peu importe l'issue, le processus peut à lui seul se transformer en une expérience enrichissante de renforcement des capacités personnelles et collectives de changement79 .
Lorsque les jeunes participent à la collecte des données, à la planification du programme, à ses modification et à son évaluation, ils ont moins tendance à laisser tout tomber en cours de route, et le programme a plus de chances d'atteindre les résultats escomptés80 . Les jeunes sont aussi beaucoup plus motivés à acquérir de nouvelles compétences et acceptent mieux de nouvelles informations. Dans certains programmes, on les fera participer à la prise de décisions sur le déroulement et le rythme du programme. Dans d'autres, les jeunes assumeront la responsabilité primaire de la conception des messages et de la mise en oeuvre du programme. On se sert de l'intervention par les pairs avec les jeunes de la rue pour traiter d'une foule de questions, aussi bien la prévention de la conduite avec facultés affaiblies que les précautions à prendre dans les raves81 82 83 . Les jeunes marginaux (y compris ceux qui vivent dans la pauvreté, les gais et lesbiennes et les personnes atteintes de maladies mentales) ont souvent eu de mauvaises expériences avec le système de prestation de services, et sont souvent mal informés au sujet des services offerts. Il est d'autant plus important alors de susciter leur engagement et de les faire participer à la prise de décisions sur la programmation, et de les traiter avec respect et sans porter de jugement. Les pairs peuvent être très utiles pour rejoindre les jeunes marginaux84 . L'approche de l'éducation par les pairs a été adoptée pour modifier les comportements à risque des utilisateurs de drogues par injection. Ces jeunes échappent aux programmes courants de promotion de la santé en raison du caractère illicite de leur mode de vie. Comparativement aux autres intervenants, les pairs éducateurs sont beaucoup plus près des utilisateurs de drogues par injection et beaucoup plus crédibles lorsqu'ils préconisent des comportements sains85 86 .
Peu importe le sous-groupe, il faut commencer par susciter la confiance des jeunes, puis travailler en collaboration avec eux et s'assurer de l'appui de représentants crédibles pour clarifier les problèmes, déterminer les objectifs à atteindre et élaborer le programme ou l'activité; dans certains cas, on pourra même leur confier l'exécution et, dans tous les cas, on les fera participer à l'évaluation. Il faut aussi obtenir le soutien des adultes pour la facilitation et la supervision du programme et pour faire connaître aux jeunes les autres ressources qui sont à leur disposition.
Les messages explicites et implicites d'un programme doivent être réalistes et crédibles aux yeux des participants, et être transmis par des gens crédibles.
N'importe quel programme comporte des messages. Certains sont explicites (toute consommation de drogue est inacceptable), d'autres sont implicites (une approche didactique donne à penser que les participants n'ont peut-être pas une opinion valable). Un bon moyen de s'assurer de la pertinence du message consiste à impliquer les jeunes participants dans sa conception. À titre d'exemple, les promoteurs d'une campagne qui a obtenu d'excellents résultats à court terme en Floride récemment attribuent en grande partie cette réussite à la participation des jeunes à la conception du message87 .
Le principe le plus important pour n'importe quel programme, peu importe son but, est que l'information sur la drogue soit scientifiquement exacte, objective, sans parti pris et présentée sans jugement de valeur. Quel que soit l'âge du groupe-cible, il faut que les participants reçoivent de l'information et des stratégies précises qui leur permettront de développer des compétences dans la communication, la prise de décision, la solution des problèmes et la résolution des conflits. Même si les très jeunes participants acceptent les messages qui font ressortir uniquement les aspects négatifs de la consommation, il y a danger que ces messages perdent toute crédibilité lorsqu'ils reçoivent de l'information plus précise.
Il est important que les programmes abordent les raisons pour lesquelles les gens font usage de drogues et présentent des solutions de rechange à ce comportement. L'information doit porter à la fois sur les dangers de l'usage et sur les avantages du non-usage, et mettre l'accent sur les effets et les conséquences à court terme. Les élèves ne croiront pas des informations qu'ils perçoivent contradictoires avec leur propre expérience de la consommation ou celle de leur entourage (parents, pairs plus âgés, célébrités).
Les messages qui veulent faire peur et qui s'accompagnent de données inexactes ou exagérées n'ont aucun effet; ils peuvent au contraire susciter le scepticisme, l'irrespect, la résistance ou d'autres réactions à risque. Ils peuvent même enlever toute motivation à régler un problème, surtout lorsqu'aucune stratégie d'adaptation ne les accompagne ou lorsque les conséquences sont présentées comme étant inévitables88 .
Parallèlement, les messages simplistes que les jeunes perçoivent comme étant irréalistes (il suffit de dire « non ») ou inapplicables (faites du sport, alors qu'il n'y a aucune installation dans l'environnement immédiat) n'auront aucune crédibilité. Les enfants et les adolescents ne portent pas grand intérêt aux effets à long terme; les programmes doivent donc être axés sur les effets concrets et évitables, « ici et aujourd'hui » (p. ex., devenir moins séduisant, sentir le tabac ou faire des choses qu'on regrettera après coup)89 . La discussion sur les conséquences et les risques, les avantages de la non-consommation et les solutions de rechange à la consommation doit être présentée de façon précise et impartiale.
À mesure que les élèves avancent en âge, leur consommation s'accroît. Comme nous l'avons signalé ci-dessus, en 11e année la majorité des élèves consomment de l'alcool. Par conséquent, à l'information de base sur les effets de l'usage des drogues, il faudra intégrer de nouveaux messages sur les comportements à risque et sur les précautions à prendre; par exemple : identifier les pratiques dangereuses ou malsaines (conduire ou faire du sport après avoir consommé, fanfaronner, boire d'un trait, se livrer à des activités sexuelles non prévues, étudier ou travailler après avoir consommé, partager des seringues); sensibiliser les consommateurs réguliers et excessifs aux risques de dépendance et aux problèmes à long terme associés à leur niveau de consommation; et sensibiliser davantage ceux qui sont motivés à réduire ou à cesser leur consommation aux services qui sont à leur disposition et leur faciliter l'accès à ces services. L'inclusion de ce genre de messages peut appuyer l'objectif d'un programme de réduction des méfaits, car on ne vise pas à éliminer toute forme de consommation d'alcool ou d'autres drogues, mais plutôt à réduire l'impact au minimum sur le consommateur, sur la communauté et sur la société. Quatre conditions doivent être observées lorsqu'on adopte une approche de réduction des méfaits : il faut donner de l'information factuelle, fournir des ressources, enseigner des compétences et des stratégies, et tabler sur les capacités, les points forts et les pratiques des participants.
Bien que cela s'applique surtout dans la conception des messages, les promoteurs de programmes doivent tenir compte des normes, des valeurs, du langage et de la culture propres à la jeunesse90 . Parmi les grandes préoccupations des jeunes Canadiens, on retrouve les suivantes : se tailler une place dans un environnement économique compétitif, gérer ses relations, s'intégrer et certaines qui sont rattachées à la santé comme la séduction et la gestion du stress91 . Règle générale, les jeunes d'aujourd'hui sont optimistes et indépendants, et ils recherchent l'authenticité. Un bon nombre d'entre eux sont aussi idéalistes, militants et ont un sens aigu de la justice sociale. La mode et le vocabulaire changent rapidement, mais on retrouve toujours dans la culture des jeunes des constantes comme la rapidité du changement, la pensée non linéaire, et un respect très mitigé envers l'autorité établie et les tentatives des adultes de faire « cool »92 . Le messages greffés sur ces préoccupations, ces valeurs et ces aspirations ont plus de chances de passer.
À titre d'exemple, une étude sur les jeunes utilisateurs de drogues par injection a constaté que même si la norme voulait qu'on ne partage pas les seringues, le partage avec des amis ou des partenaires sexuels était jugé acceptable93 94 . La confiance étant vue comme un élément très important dans une relation intime, le partage des seringues était une façon de manifester sa confiance. Les messages disant qu'on ne doit jamais partager les seringues risquent donc d'avoir peu d'effets. Il est important que les initiatives de prévention portent sur les valeurs et les croyances qui sous-tendent les comportements que l'on veut modifier.
Il faut toujours se rappeler que les jeunes ne forment pas une population homogène et qu'il existe de nombreux sous-groupes ayant des normes et une culture bien à eux (par exemple la consommation d'ecstasy dans les raves et la non-violence chez les ravers). Il faut aussi tenir compte du sexe de la population-cible dans les messages de prévention. On a par exemple constaté que les messages qui suscitaient de fortes réactions affectives et des discussions étaient plus efficaces chez les filles. Chez les garçons, qui sont plus à risque de consommer, les messages axés sur l'action, la compétition, les sensations physiques et l'appartenance à un groupe ont plus de chances de passer95 .
Les jeunes qui recherchent des expériences nouvelles et excitantes sont plus susceptibles de consommer96 . Par conséquent, les messages qui offrent des solutions de rechange raisonnables à la satisfaction de la curiosité et de l'attrait du risque peuvent être efficaces auprès des adolescents. Par exemple, les messages qui intègrent des pratiques et des enseignements traditionnels semblent très prometteurs dans les programmes visant les jeunes autochtones97 98 .
Le développement des compétences doit être au coeur du programme et doit reposer sur une information précise et objective.
Les messages axés uniquement sur les connaissances ne réussissent pas à faire changer les habitudes de consommation des adolescents. Les approches affectives axées sur l'estime de soi, les valeurs et les croyances personnelles qui ne font pas de rapprochement avec la consommation de drogues sont inefficaces lorsqu'ils sont employés seuls ou greffés à l'acquisition de connaissances 99 100 .
Certains programmes scolaires comportent des volets axés expressément sur le développement de la capacité de résistance. Cette insistance risque d'avoir peu d'effets, car on a grandement exagéré « la pression des pairs »101 . Il ressort de nombreuses études que la consommation est bien plus souvent la conséquence que la cause de la consommation102 . Les jeunes qui pensent à consommer recherchent donc un groupe de consommateurs et, même s'ils n'ont pas été incités par des pairs à consommer, il se peut que des pairs les incitent à ne pas cesser leur consommation103 .
Une approche plus large axée sur la dynamique de la vie pourra donc donner de meilleurs résultats que l'insistance sur les techniques de refus ou de résistance104 . Selon la théorie de l'apprentissage social, les capacités qu'il faut développer par l'entremise d'un programme de dynamique de la vie sont les suivantes : prendre des décisions, se fixer des objectifs, gérer le stress, s'affirmer et communiquer; il faut aussi les rattacher à diverses situations et à des comportements sains. La maîtrise de ces compétences rehausse la confiance en soi des jeunes lorsqu'ils doivent faire face à ces situations. Les séances de dynamique de la vie doivent être un processus interactif qui comprend habituellement une démonstration de la technique, des exercices pratiques de cette technique, une rétroaction sur ces exercices, une discussion sur l'application de la technique, et ensuite la répétition jusqu'à la maîtrise105 .
D'autres types de programmes s'attaquent aux hypothèses communes ou aux normes sur l'acceptation de la consommation par la société. Cette approche est basée sur la contestation de ce que l'on croit être normal et accepté, car si le jeune est convaincu que la plupart des gens consomment, il percevra moins de risques, sera mois enclin à s'abstenir et ne s'en fera pas trop au sujet de sa consommation. Ces programmes visent à miner la croyance populaire voulant que « tout le monde » prend de la drogue. On peut se servir des enquêtes auprès des élèves et des sondages d'opinion pour informer les jeunes sur les véritables taux de consommation et les aider à se fixer leurs propres normes. Cette approche a plus de chances de réussir auprès des élèves plus âgés qui sont plus difficiles à faire changer par des techniques de dynamique de la vie.
Il ne faut pas en déduire que l'acquisition de connaissances doit être écartée d'un programme de prévention. Dans toutes les approches, la reconnaissance des avantages perçus et de l'information sur les effets éventuels de la consommation sur la santé et sur la vie en société présentée de façon équilibrée et appuyée sur des faits peut aider à clarifier les risques personnels et appuyer la prise de décision106 . Autant que possible, il faut que l'élément axé sur les connaissances soit axé sur les connaissances pratiques et non théoriques107 . Par exemple, les jeunes de la rue savent relativement bien quels sont les risques associés à la consommation de diverses substances et ne seront pas très réceptifs à de l'information sur les effets négatifs de l'usage des drogues108 . Ils le seront davantage à des messages pratiques axés sur la réduction des méfaits (essaie de diminuer un peu ta dose régulière, juste pour voir comment tu te sens) ou sur les endroits où ils peuvent trouver de l'aide, ou encore sur la façon dont ils peuvent aider les autres. Les participants peuvent souvent développer ces messages à partir de leur propre expérience. En plus de donner de l'information, les stratégies de prévention visant les jeunes de la rue doivent tenir compte des facteurs psychosociaux associés à leur consommation, entre autres le refoulement des émotions et des expériences douloureuses, de la dépression et de la faible estime de soi, et le désir d'échapper aux relations houleuses avec les pairs.
Engagez les participants dans des activités et des discussions qui favoriseront le développement de leurs aptitudes.
Les programmes de prévention qui, à leur contenu psychosocial, ajoutent un processus d'interaction entre les groupes sont les plus efficaces (l'interaction s'entend ici de pairs à pairs et entre le formateur et les jeunes)109 . L'interaction est un facteur critique pour l'atteinte des objectifs de comportement (il semble que les approches non interactives influent uniquement sur l'acquisition de connaissances). Les programmes interactifs font appel aux jeux de rôles, au dialogue socratique, aux simulations, aux projets de services, au remue-méninges, à l'apprentissage coopératif et aux discussions entre pairs. Toutes ces activités donnent aux jeunes l'occasion de clarifier leurs croyances et d'exercer des compétences utiles comme la solution des problèmes, la prise de décision et la communication efficace.
L'approche interactive se prête mieux aux petits groupes, et l'animateur doit superviser les activités, créer un environnement propice, refréner les digressions et voir à ce que chaque adolescent ait la chance de participer et de recevoir de la rétroaction. Avec les adolescents plus vieux, une approche moins structurée sera mieux appropriée, mais le but restera le même : encourager la participation de tous les membres du groupe ou de la classe dans une atmosphère propice. Le rôle de l'enseignant ou de l'animateur consiste à faire de la facilitation et à être directif uniquement pour corriger une méprise ou une idée fausse110 . Les programmes interactifs semblent particulièrement efficace lorsqu'ils sont axés sur une substance en particulier (alcool, tabac, marijuana et autres drogues illicites) et lorsqu'ils sont appliqués avec des personnes de même origine ethnique111 .
Choisissez et formez des enseignants ou des animateurs compétents et empathiques, qui seront capables de susciter la participation et l'interaction des jeunes.
Les messages ont beaucoup plus de chances de passer lorsque l'animateur ou l'enseignant est bien accepté et respecté par le groupe-cible, et il le sera d'autant plus s'il se sent à l'aise avec le contenu et le déroulement du programme. Les programmes de prévention les plus efficaces sont ceux qui sont donnés par un enseignant ou un animateur plus enclin à faciliter qu'à diriger. Si bon soit-il, un programme sera sérieusement compromis si l'animateur ou l'enseignant est incapable de le livrer comme il est censé l'être112 . Les professionnels en santé mentale sont les plus susceptibles de réussir, en particulier avec les élèves du secondaire113 . Les enseignants qui ont reçu une formation à ce genre de programmes peuvent être efficaces et ils offrent l'avantage d'être présents tous les jours. La formation doit porter sur les techniques d'enseignement interactif et donner amplement l'occasion de pratiquer ces techniques114 . Les enseignants réussissent parfois mieux avec les élèves plus jeunes qu'avec les élèves du secondaire. Les jeunes peuvent exercer la fonction d'animateur ou de partenaire d'un adulte en aidant, par exemple, à créer un environnement propice et à stimuler la discussion115 116 . La compétence, l'empathie et la capacité de susciter la participation des jeunes semblent être les qualités les plus essentielles. La formation contribue souvent à développer ces qualités et à faire en sorte que le programme soit livré exactement de la façon voulue par les concepteurs117 . Il semble que les approches axées sur l'intervention par les pairs soient particulièrement rentables avec les jeunes marginaux118 .
A - Ces termes remplacent les termes prévention primaire et prévention secondaire (la prévention tertiaire désignant le traitement). Le modèle a d'abord été décrit par R. Gordon en 1987 et a été adapté par le US Institute of Medicine Committee sur la prévention des maladies mentales en 1994. Il a été appliqué à la consommation d'alcool et d'autres drogues par le National Institute on Drug Abuse dans une publication (1997) intitulée « Preventing Drug Use Among Children and Adolescents: A Research-based Guide ».