Kaila-Lea Clarke, Bureau du changement climatique et de la santé, Programme de la sécurité des milieux, Direction générale de la santé environnementale et de la sécurité des consommateurs, Santé Canada
Puisque les changements climatiques ont de graves répercussions sur l'environnement, il n'est pas surprenant qu'ils affectent aussi la santé et le bien-être des personnes. Ce qui surprend, par contre, c'est la large gamme d'effets observés et prévus sur la santé, ainsi que les diverses voies qu'ils peuvent emprunter. Cet article cerne tous les points d'interaction entre la santé et les changements climatiques et fournit des preuves quant à la portée et l'ampleur des effets sur la santé.
On en apprend chaque jour sur les effets des changements climatiques sur la santé, au fur et à mesure que divers organismes à travers le monde mettent en commun les fruits de leurs recherches et trouvent des façons de gérer les risques des changements climatiques. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), diverses évaluations régionales et nationales, ainsi que l'Évaluation de l'impact du changement climatique dans l'Arctique (ACIA), ont fait ressortir l'importance des effets actuels et futurs des changements climatiques sur la santé des populations mondiales. Tous ces organismes conviennent que les changements climatiques, en particulier le changement des températures et des précipitations, peuvent affecter la santé humaine et l'économie, l'environnement physique et le contexte social de toutes les régions du globe. Le Canada ne fait pas exception à la règle 1, 2, 3.
La santé et le bien-être sont intimement liés à l'état des environnements naturels et bâtis. Composante intégrante de l'environnement physique, le climat peut affecter la santé de façon à la fois directe et indirecte, engendrant des maladies physiques et mentales, des blessures, voire la mort en cas extrême 1, 2, 3.
Un nombre croissant d'études révèlent que les changements climatiques peuvent emprunter diverses voies pour porter atteinte à la santé et que la tangente, l'échelle temporelle et la complexité de ces voies peuvent varier. Les effets directs des changements climatiques résultent d'une exposition à des conditions climatiques extrêmes (p. ex., des températures élevées qui entraînent la déshydratation et des coups de chaleur) ou de changements radicaux au niveau de l'environnement (p. ex., des tornades causant des blessures). D'autres voies directes ont des effets moins immédiats sur la santé, et se manifestent parfois après des années d'exposition environnementale prolongée (p. ex., l'exposition aux rayons ultraviolets (UV) et le cancer de la peau)4.
La santé peut aussi subir des effets indirects liés aux changements d'origine climatique qui surviennent à l'échelle des systèmes biologiques et géochimiques et qui créent des conditions propices à la maladie (p. ex., des températures plus chaudes et plus humides favoriseront le cycle de vie des maringouins et la propagation du virus du Nil occidental). En outre, les changements climatiques peuvent avoir des effets indirects sur les systèmes socioéconomiques comme la perte d'emploi ou de propriété par suite d'une catastrophe naturelle favorisera le stress et d'autres maladies. Les effets sur la santé de ces voies indirectes s'étalent généralement sur une longue période4.
Qu'il s'agisse de production vivrière ou de gestion des eaux, de création et de consommation d'énergie, de systèmes d'égout et de drainage, d'installations sanitaires ou même d'infrastructures de logement et de santé, y compris la surveillance et le contrôle des maladies, quasiment tous les volets de la vie sont conçus en fonction d'un climat particulier. Quand l'un de ces systèmes s'effondre ou s'affaiblit, ce qui peut se produire dans le contexte des changements climatiques, la santé s'en trouve menacée. Ces risques peuvent s'intensifier si un « déterminant de la santé » (voir l'article en page 22) est compromis ou n'arrive plus à répondre aux besoins inhérents aux changements climatiques.
Le Troisième rapport d'évaluation du GIEC sur les effets des changements climatiques fait état de changements climatiques mondiaux susceptibles d'affecter la santé humaine à travers le monde. Plusieurs de ces effets affichent un taux de certitude moyen ou élevé. Voici quelques exemples :
Les études démontrent que le Canada peut s'attendre à subir certains de ces effets dont la portée pourrait varier d'une région géographique à l'autre2. Pour mieux orienter la recherche et contrer efficacement la menace des changements climatiques au Canada, Santé Canada a cerné divers points faibles et problèmes de santé associés aux changements climatiques (voir le Tableau 1).
Source : Adapté avec la permission du Bureau du changement climatique et de la santé, Santé Canada, 20055.
En général, la marge de tolérance humaine aux températures est plutôt étroite. Même si les mécanismes de régularisation thermale aident à contrecarrer les variations de température et d'humidité, passé certaines températures, ces mécanismes peuvent devenir surchargés et ne plus suffire à la tâche6. Par conséquent, les températures extrêmes, trop chaudes comme trop froides, peuvent causer des troubles physiologiques et endommager les organes vitaux, entraînant la maladie et la mort6.
La population canadienne peut s'attendre à un climat plus variable caractérisé par des étés généralement plus chauds, des vagues de chaleur plus fréquentes et intenses, ainsi que des hivers plus doux1, 2, 3. Des vagues de chaleur estivales plus fréquentes et intenses jumelées à des facteurs comme les pannes et l'insuffisance d'électricité peuvent restreindre l'aptitude à protéger la santé humaine dans certaines régions du Canada.
Des températures élevées peuvent faire grimper le nombre de maladies et de décès associés aux coups de chaleur et à la déshydratation. La chaleur peut aussi aggraver les maladies cardiovasculaires, les troubles respiratoires, le diabète, les crises et les accidents1, 2, 3. Soulignons aussi d'autres effets nuisibles comme les crampes de chaleur et l'odème, les évanouissements, la confusion mentale, ainsi que les irritations cutanées et l'épuisement dus à la chaleur (voir la Figure 1)1,2. Fait intéressant, on constate également un lien entre les hausses de température et les taux de violence et d'homicide7,8. Dans la région de Montréal par exemple, les chercheurs ont observé que le taux de criminalité tend à croître au rythme des températures quotidiennes2.
En raison de l'effet de l'îlot de chaleur urbain, les centres urbains se sont avérés plus vulnérables aux effets des changements climatiques liés à la chaleur que les régions rurales. (Voir le Mythe? en page 20.) Pengelly affirme qu'au fur et à mesure que les températures grimpent, les taux de mortalité associés à la chaleur doubleront dans certaines villes canadiennes d'ici 2050 environ10. Certaines données probantes confirment déjà le lien entre les chaleurs d'été et les taux accrus de maladie et de décès, surtout dans les villes situées dans le sud de l'Ontario et aux abords du fleuve Saint-Laurent 11. Au plan international, on n'a aucune difficulté à trouver des événements liés à la chaleur aux conséquences catastrophiques. À titre d'exemple, la vague de chaleur intense qui a affecté la France à l'été 2003 s'est soldée par plus de 15 000 décès prématurés et a récemment été associée aux influences humaines sur le climat12,13.
Au Canada, les températures froides sont toujours à la source d'un plus grand taux de surmortalité que les températures chaudes (10 % par rapport à 25 %)1. Chaque année, une centaine de personnes perdent la vie pour cause de froid intense ou de tempête hivernale10. En ce sens, les changements climatiques auront donc un effet positif puisque la hausse des températures globales et la réduction des coups de froid inhérents permettront de réduire la quantité de décès liés au froid1.
Figure 1 : Maladies liées à la chaleur observées dans les salles d'urgence d'Ottawa, de 1996 à 1999

Source : Thompson et coll., 20019.
La hausse des températures mondiales enclenche une hausse connexe des taux d'humidité et d'énergie à l'origine des systèmes de tempêtes. Même si les événements météorologiques extrêmes et les catastrophes naturelles ne sont pas tous associés aux changements climatiques, ils tendent à favoriser la fréquence et l'intensité d'événements météorologiques comme les orages électriques, les ondes de tempête, les inondations, les ouragans, les tornades, les sécheresses et les feux de forêt plus fréquents et intenses dans les zones chaudes.
Selon le GIEC, les années 1990 se sont distinguées par le nombre curieusement élevé de catastrophes d'origine climatique. La Figure 2 fait état du nombre de catastrophes d'origine climatique et d'autres désastres naturels enregistrés au Canada entre 1900 et 2002. On estime que le nombre d'événements liés à des conditions climatiques extrêmes est passé de deux à quatre par année dans les années 1970 et 1980 à 12 par année dans les années 199014. Les répercussions sur les êtres humains sont évidentes. Selon les estimations du Rapport sur les catastrophes dans le monde de 2004, le nombre total de Canadiens touchés par des catastrophes naturelles serait passé de 79 066 entre 1984 et 1993, à 578 238 entre 1994 et 200315.
Les événements météorologiques extrêmes peuvent porter atteinte à la santé des Canadiens en les exposant davantage aux blessures, aux maladies, aux troubles du stress et à la mortalité1,2,16. De plus, la destruction ou la contamination des sources de nourriture et d'eau, la baisse de qualité de l'air, la détérioration des services de santé et des infrastructures municipales, la perturbation de la vie communautaire, la disparition des emplois et, dans certains cas, les déplacements de groupes de population peuvent tous avoir des incidences négatives sur la santé1,2,16. Par ailleurs, les événements météorologiques à grande échelle peuvent forcer les gens à s'agglomérer dans des refuges, favorisant ainsi les flambées de maladies infectieuses1,4. Une étude de l'Université de l'Alberta révèle également que ces types de catastrophes ont de nombreuses répercussions sur la santé mentale, y compris le stress et la dépression engendrés par les pertes financières, les blessures et les déplacements de population16.
Depuis quelques années, on s'intéresse aux effets de la série d'événements météorologiques extrêmes qui se sont abattus sur le Canada, y compris l'inondation de la rivière Rouge de 1997 au Manitoba, la tempête de verglas de 1998 dans l'est de l'Ontario et le sud du Québec, et l'ouragan Juan de 2003. À elle seule, la tempête de verglas a causé plus de 5 milliards de dollars de dommages et entraîné 28 décès, 945 blessures et l'évacuation de 600 000 personnes18. Les sécheresses affectent les collectivités pendant de longues périodes, comme l'exemplifie la pénurie de pluie qui a dévasté les Prairies de 1990 à 1993, entraînant des dommages de plus de un milliard de dollars 18. On prévoit malheureusement que le Canada sera affligé par des sécheresses catastrophiques plus fréquentes2. L'effritement de l'économie rurale, l'amenuisement des ressources en eau et la recrudescence des feux de forêt et des feux de brousse mettront davantage en péril la santé et le bien-être des personnes 16.
Figure 2 : Nombre de catastrophes naturelles au Canada, de 1900 à 2002

Note : Seules les catastrophes hydrométéorologiques sont associées au climat.
Source : D. Etkin et coll., 200417.
Selon l'étude du fardeau de la maladie menée par l'OMS, la pollution de l'air extérieur constitue le plus grave problème de santé environnementale auxquels se heurtent les pays en développement3. On s'attend à ce que la pollution, exprimée sous forme de smog, de précipitations acides, de poussières en suspension dans l'air et d'ozone troposphérique, aille en s'aggravant au fur et à mesure des changements climatiques. Certaines études régionales laissent prévoir que ces nouvelles conditions climatiques feront augmenter le nombre de décès et de visites à l'urgence liés à la pollution de l'air 10, 23.
Malheureusement, bon nombre de polluants à l'origine des changements climatiques contribuent également à polluer l'atmosphère1. Il est probable que les changements climatiques affectent de diverses façons la qualité de l'air, tel qu'expliqué dans l'encadré.
Puisque la plupart des Canadiens sont exposés, dans une certaine mesure, à la pollution de l'air, c'est la santé de tous qui pourrait être affectée. Cela dit, les effets particuliers sur la santé dépendent de la nature et du taux de concentration des polluants, du type et du degré d'exposition, de l'état de santé général de la personne, des effets combinés d'autres polluants, de même que d'autres facteurs. Somme toute, les effets de santé vont de l'irritation de la gorge et des yeux à l'essoufflement et aux autres troubles respiratoires passagers, en passant par les allergies, l'affaiblissement des fonctions pulmonaires, les troubles respiratoires, les crises cardiaques, les accidents cérébrovasculaires, le cancer du poumon et le décès prématuré22, 24.
L'Association médicale de l'Ontario (OMA) estime qu'annuellement, 17 000 admissions à l'hôpital et 60 000 visites aux salles d'urgence sont attribuables à la pollution de l'air en Ontario25. Selon Santé Canada, la pollution de l'air entraîne chaque année 5 900 morts prématurées au Canada26. Avec la progression des changements climatiques, de l'âge de la population et de la démographie, ces taux ne pourront qu'augmenter.
Environ les deux tiers des Canadiens habitent des régions affectées par des taux élevés de smog en été, y compris le corridor reliant les villes de Windsor et de Québec et le sud de la région atlantique2. Par conséquent, des métropoles comme Toronto émettent des alertes au smog qui incitent la population à prendre des précautions pour prévenir les effets nuisibles de la pollution de l'air. Plusieurs régions rurales sont aussi affectées par le smog et les poussières atmosphériques qui, depuis certaines villes canadiennes et américaines franchissent de grandes distances27.
Effets possibles des changements climatiques sur la qualité de l'air
La quantité, la portée, la croissance et la survie de nombreux agents infectieux sont liées au climat. En ce sens, les changements climatiques pourraient modifier l'incidence et la distribution des infections d'origine hydrique résultant de la consommation de l'eau potable, des eaux récréatives, des eaux côtières et des aliments contaminés (voir l'article en page 27). Les fortes pluies joueront un rôle dans la contamination des sources d'approvisionnement en eau publiques, puisque les décharges de surface (bactéries, égouts, fertilisants) s'écouleront dans les rivières et les réservoirs, créant des flambées d'infections parasitaires, bactériennes et virales2. La présence de produits chimiques dangereux ou toxiques provenant de l'entreposage ou de l'élimination des déchets pourrait aussi contaminer les sources d'approvisionnement en eau après une inondation1. Par contre, la sécheresse pourrait intensifier le taux de polluants et de pathogènes dans des sources d'approvisionnement en eau appauvries. Dans toutes les régions du Canada, les collectivités pourraient être vulnérables à d'éventuelles contaminations alimentaires et hydriques liées aux changements dans les régimes de précipitation.
Même si les zoonoses sont transmissibles directement des animaux aux humains, elles peuvent aussi se transmettre de façon indirecte lorsqu'un vecteur de maladie (p. ex., un maringouin ou une tique) transporte un agent de maladie (p. ex., un protozoaire, une bactérie, un virus) de l'espèce hôte (p. ex., un chevreuil, une souris) vers un humain. Au fur et à mesure que les températures et les précipitations augmentent, les zones climatiques pourraient se déplacer et les conditions pourraient favoriser certaines maladies à transmission vectorielle et maladies transmises par les rongeurs dans des régions où ces maladies n'avaient aucune prise auparavant. À titre d'exemple, la maladie de Lyme est rare au Canada, hormis dans certaines régions du sud de l'Ontario et régions côtières et centrales de la Colombie-Britannique. Un climat plus chaud encouragerait les espèces de tiques qui transmettent la maladie à s'installer dans d'autres secteurs du Canada 28. Pour ce qui est des maladies à transmission vectorielle, des zoonoses et des maladies hydriques, il sera crucial d'engager des mesures pour renforcer la surveillance afin de prévenir et limiter ces risques pour la santé.
L'ozone stratosphérique (dans la haute atmosphère, de 10 à 50 km au-dessus de la Terre) protège la surface de la Terre des niveaux élevés de rayons ultraviolets (UV) biologiquement dommageables et reconnus comme un important facteur de risque associé au cancer de la peau, aux cataractes et à la suppression du système immunautaire2,4. Les émissions de chlorofluorocarbone (CFC) anthropique et de produits bromés volatils ont appauvri les taux d'ozone dans la stratosphère et intensifié la quantité de rayons ultraviolets (UV) qui atteignent la Terre. En retour, les conditions sur Terre affectent grandement la puissance des rayons UV de surface, y compris la couverture nuageuse, l'angle des rayons du soleil, l'altitude et la présence d'aérosols dans l'atmosphère et la réflectivité de la surface (largement déterminée par l'épaisseur de la couverture de neige). On s'attend à ce que le taux d'exposition des Canadiens aux rayons UV augmente en raison notamment de l'appauvrissement de l'ozone stratosphérique et du prolongement de la saison récréative estivale à la faveur de températures plus chaudes. Les effets sur la santé dépendent du degré d'exposition des personnes, de leur vulnérabilité individuelle et de leur âge, les effets de l'exposition aux rayons UV étant cumulatifs2. Quoiqu'il en soit, tous les Canadiens sont potentiellement vulnérables aux effets nuisibles des rayons UV et devraient prendre les précautions qui s'imposent.
La santé et le bien-être des Canadiens et Canadiennes sont déjà soumis aux effets des changements climatiques. Au fur et à mesure que le climat continue de changer, il y a fort à parier que ces risques s'aggraveront, quoiqu'on ne sache pas encore exactement où et pour qui. La conversion de ces menaces potentielles en menaces concrètes pour la santé tient à la vitesse des changements climatiques et à l'efficacité des mesures engagées par les individus, les gouvernements et d'autres organismes pour composer avec ces nouvelles conditions environnementales. En tant que nation, le Canada a la capacité de relever le défi des changements climatiques. Mais comme l'explique l'article suivant, certaines populations et régions plus vulnérables que d'autres aux changements climatiques nécessiteront une planification et des interventions soutenues pour contrer cette menace à la santé.
Profil d'un îlot de chaleur urbain

Source : D.S. Lemmen et F.J. Warren, 20044.
Les vagues de chaleur affectent plus les zones urbaines que les zones rurales.
Vrai
Les zones urbaines sont plus sujettes aux vagues de chaleur que les zones rurales, en raison de l'effet de l'îlot de chaleur urbain (voir la figure). Puisque les grandes surfaces bitumées et sombres des villes (routes, toits, terrains de stationnement) absorbent la chaleur du soleil, leur température et celle de l'air ambiant sont généralement plus élevées de 1oC à 3oC que les zones environnantes2. La recherche révèle aussi que les vagues de chaleur survenant tôt en début d'été ont des effets plus graves que celles qui frappent plus tard dans la saison parce que les gens n'ont pas encore eu le temps de s'acclimater à la chaleur3.
Certains de ces hyperliens donnent accès à des sites d'un organisme qui n'est pas asujetti à la
Loi sur les langues officielles. L'information qui s'y trouve est donc dans la langue du site.
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