Anita Walker, Affaires indiennes et du Nord Canada, anciennement du Bureau du changement climatique et de la santé, Programme de la sécurité des milieux, Direction générale de la santé environnementale et de la sécurité des consommateurs, Santé Canada
Les études démontrent que certains groupes de population sont plus sensibles que d'autres aux effets nocifs des changements climatiques sur la santé. Cet article définit clairement les concepts de vulnérabilité » et de « capacité d'adaptation » et explore en quoi les déterminants de la santé peuvent les influencer. Il décrit également les groupes les plus vulnérables aux effets des changements climatiques et explique en quoi leur protection relève d'une responsabilité collective.
L'article précédent décrivait les effets possibles des changements climatiques sur la santé humaine et leur ampleur éventuelle au Canada et à l'étranger. Les études démontrent toutefois que certains groupes démographiques sont plus vulnérables que d'autres en raison d'une exposition accrue, de sensibilités particulières ou d'une capacité d'adaptation réduite. À titre d'exemple, l'emplacement géographique peut aggraver l'impact des événements météorologiques extrêmes et des températures élevées. Des individus qui affichent des problèmes de santé préexistants ou d'autres sensibilités pouvant influer sur leur état de santé seront plus vulnérables que d'autres. En outre, des infrastructures inadéquates, l'ignorance des dangers, le manque de ressources humaines et sociales ou des disparités économiques pourraient empêcher certaines collectivités de faire face avec succès à des problèmes climatiques1. Il va de soi que les groupes les plus vulnérables sont ceux qui cumulent ces trois facteurs.
Même si la nature imprévisible des conditions météorologiques extrêmes et des températures élevées peut intensifier le sentiment de vulnérabilité, la vulnérabilité en soi est fonction du degré d'exposition, de certaines sensibilités et de la capacité d'adaptation2, 3, 4. Par conséquent, que les gens se sentent vulnérables ou non, leur vulnérabilité réelle dépend de l'intensité des interactions entre ces trois variables, soit l'exposition accrue, les sensibilités réelles et la capacité d'adaptation réduite. Ces variables, à leur tour, sont soumises aux
effets des déterminants de la santé (voir la Figure 1)5,6.
Figure 1 : Déterminants de la santé (Voir la mise à jour)

Source : Santé Canada, 19997.
On savait déjà que le degré d'exposition aux variables climatiques dépend de l'emplacement géographique. On découvre maintenant qu'il tient également à une brochette de facteurs professionnels et comportementaux. Les facteurs socioéconomiques y trouvent également leur compte. Ainsi, une famille à revenu relativement bas pourrait n'avoir d'autre choix que d'habiter dans un logement insalubre, s'exposant davantage au danger (p. ex., le risque de subir des blessures advenant un événement météorologique extrême).
On détermine la sensibilité d'une personne en examinant dans quelle mesure cette dernière est affectée, négativement ou positivement, par des stimuli climatiques. Le degré de sensibilité tient à plusieurs variables, dont l'importance du danger et l'état de santé préexistant. Résultat des interactions entre tous les déterminants de la santé, l'état de santé constitue aussi un facteur clé à prendre en compte pour mesurer le degré de vulnérabilité d'une personne aux effets des changements climatiques. Quand, par exemple, une affection préalable, telle qu'une maladie respiratoire, porte atteinte à la santé d'une personne par exemple, cette dernière sera plus susceptible aux effets de la pollution atmosphérique. La sensibilité d'un individu dépend aussi de l'ampleur des dangers inhérents aux changements climatiques. Quoique insensibles à des changements légers, certaines personnes peuvent s'avérer très sensibles à des événements météorologiques récurrents et sérieux. Ainsi, une journée de smog occasionnelle pourrait n'avoir aucun effet sur un enfant asthmatique qui reçoit de bons traitements, alors qu'une période de smog de deux semaines jumelée à des températures supérieures à la moyenne pourrait l'incommoder fortement.
Même si les niveaux de sensibilité et d'exposition sont tous deux élevés, la capacité d'adaptation aux effets des changements climatiques peut réduire ou éliminer la vulnérabilité2. À titre d'exemple, des personnes souffrant de troubles respiratoires exposées à des chaleurs extrêmes peuvent s'adapter mieux aux effets néfastes de la chaleur et y être moins vulnérables si elles ont directement accès à des services de santé et si elles ont obtenu des renseignements sur les traitements requis.
Pour voir en quoi les changements climatiques posent un risque pour la santé, on mesure l'aptitude collective des personnes et des sociétés à s'adapter, aujourd'hui comme demain8. La capacité d'adaptation dépend de nombreux facteurs sociétaux interreliés comme les ressources économiques, la technologie, l'information, les compétences, l'infrastructure, les institutions, les disparités actuelles au plan de la santé et le fardeau de maladie préalable1. Les pays s'adaptent plus facilement lorsqu'ils ont un produit intérieur brut ou un capital financier plus élevé; investissent de fortes sommes par habitant dans les soins de santé; ont accès à des technologies comme les vaccins et les installations de traitement des eaux; affichent des niveaux de capital humain ou de savoir supérieurs (p. ex., la recherche en santé); se dotent d'infrastructures de santé publique développées et de solides institutions sociales; garantissent un accès équitable aux soins de santé et au soutien social et cherchent à assurer le bien-être de leurs populations9,10.
Compte tenu des interactions complexes entre tous les facteurs qui déterminent la capacité d'adaptation des sociétés et des personnes, il est difficile d'évaluer la capacité d'adaptation actuelle. On juge que le Canada est bien outillé pour faire face à la plupart des événements météorologiques. Par contre, il est acquis que les failles et faiblesses du système tendent à ne faire surface qu'après un événement ou une catastrophe. Une fois établi quels facteurs doivent faire l'objet d'autres investissements, on peut commencer à renforcer la capacité d'adaptation au fil du temps, réduisant ainsi la vulnérabilité11.
À l'échelle mondiale, c'est le taux de développement au sein des nations ou pays touchés qui constitue le plus éloquent déterminant de la vulnérabilité. Plus d'un milliard de personnes à travers le monde n'ont pas accès à des quantités suffisantes d'eau potable, d'installations sanitaires, d'électricité et de nourriture12,13. Des taux de pauvreté élevés engendrent la dégradation environnementale parce que les besoins immédiats l'emportent sur la gestion à long terme des ressources. À son tour, la dégradation environnementale intensifie la pauvreté au rythme du déclin des ressources14. Beaucoup de régions souvent confrontées à la dégradation environnementale, à la pauvreté et aux problèmes de santé ont une capacité d'adaptation réduite résultant d'une instabilité politique et économique, d'infrastructures de santé publique déclinantes ou inexistantes et d'obstacles bloquant l'accès aux ressources nécessaires.
On craint que les changements climatiques aggravent les problèmes sanitaires et environnementaux actuels et que les habitants de ces régions qui n'arrivent pas à s'adapter soient plus exposés aux maladies et mortalités1. En Afrique par exemple, l'aridité et la sécheresse affectent déjà les deux tiers du continent et la désertification prend de plus en plus d'emprise. Il est probable que les changements climatiques en Afrique fassent diminuer les précipitations annuelles dans certaines régions, exacerbant la pénurie de nourriture et l'accès à l'eau potable, d'où un taux accru de maladies et de décès. En même temps, les précipitations et les inondations sont de plus en plus fréquentes et intenses dans certaines parties du nord de l'Inde et du Bangladesh, entraînant des pertes de vie, un déclin économique et une détérioration généralisée de la qualité de l'eau et des aliments. Les petits états insulaires, surtout ceux du Pacifique, sont témoins d'une hausse du niveau des océans qui menace leurs sources de nourriture et d'eau, leur logement et diverses autres infrastructures importantes. Certains secteurs de ces îles sont déjà submergés et si le niveau des océans grimpe d'un autre mètre, il y a fort à parier que les îles Marshall et Tuvalu disparaîtront complètement15.
Le Canada contribue à l'avancement socioéconomique de plusieurs de ces régions par l'entremise de l'Agence canadienne de développement international (ACDI). Autour du monde, les nations ont appris à vivre avec la variabilité du climat. Mais au fur et à mesure que les climats deviendront plus extrêmes, la marge des événements d'origine climatique tendra à franchir les seuils de variabilité normaux, d'où une vulnérabilité accrue des pays mal équipés pour lutter contre de tels extrêmes. Comme l'illustre la Figure 2, les effets des changements climatiques dans certains pays devraient excéder les seuils d'adaptation actuels, causant encore plus de pertes de vie. Les activités de développement et d'adaptation dans les régions en développement exigeront des approches pleinement axées sur la prévision des changements climatiques, sur la réduction des points faibles et sur l'amélioration des mesures d'adaptation. Puisque les Canadiens sont généralement en bonne santé et qu'ils ont accès à des ressources financières et techniques, le pays est bien placé pour aider d'autres nations du monde à engager des mesures en vue de protéger leurs populations des effets des changements climatiques.
Figure 2 : Impact des changements climatiques sur la vulnérabilité

Source : Adapté avec la permission de Elsevier de G. Yohe et R.S.J. Tol, 200210.
Même si la capacité d'adaptation du Canada aux risques sanitaires des changements climatiques est impressionnante, certains dangers (p. ex., les événements météorologiques extrêmes, les maladies infectieuses, la pollution de l'air) posent des défis particuliers qui dépassent le seuil de réaction actuel. En outre, certaines sous-populations s'avèrent plus vulnérables que d'autres à l'ensemble des effets des changements climatiques en raison de leur âge, de leur état de santé, de leur sexe ou de leur situation d'emploi. Nos ressources personnelles et nos services publics pourraient ne pas suffire à protéger ces populations contre les maladies et les pertes de vie. Le Canada pourrait être appelé à investir davantage dans ses structures institutionnelles et son régime d'éducation publique, et à se doter de nouvelles stratégies et mesures d'adaptation pour bien protéger la santé de la population.
Les bébés et les enfants sont particulièrement sensibles aux effets des changements climatiques et de la dégradation environnementale. Cette situation tient à leur inaptitude à se protéger eux-mêmes, à leur consommation relativement forte d'eau, d'air et de certains aliments, à leur croissance et développement rapides, à leur immaturité physiologique et métabolique, ainsi qu'à leur potentiel d'exposition hautement cumulative au cours de la vie16. À preuve, certains chercheurs ont formulé l'hypothèse que la forte hausse des taux d'asthme depuis le début des années 1960, surtout chez les jeunes enfants, résulte des changements climatiques, à savoir l'augmentation conséquente des taux de pollen et le prolongement de la saison pollinique17.
De nouvelles études indiquent que les événements météorologiques extrêmes peuvent poser des dangers particuliers pour les femmes enceintes et leurs fotus. Une étude de 2004 portant sur la tempête de verglas de 1998 en Ontario, au Québec et au Nouveau-Brunswick a conclu que l'anxiété et le stress liés aux conditions météorologiques extrêmes peuvent donner lieu à des complications obstétriques et développementales18. L'étude a aussi démontré que les femmes peuvent être plus vulnérables que d'autres aux effets psychosociaux d'événements météorologiques extrêmes parce qu'elles tendent à assumer le plus gros du fardeau de récupération en cas d'événements exceptionnels, tout en continuant de répondre aux attentes multiples qui s'exercent sur elles à l'intérieur et à l'extérieur du foyer19,20.
Les aînés plus âgés sont particulièrement vulnérables parce qu'ils ont plus de mal à s'acclimater aux températures changeantes, qu'ils ont souvent des problèmes de santé et qu'ils tendent à être socialement isolés. Une étude menée par le bureau de santé publique de Toronto révèle que si la pollution atmosphérique s'accompagne de chaleurs extrêmes, ce groupe démographique est susceptible d'afficher un taux de mortalité précoce plus élevé que les autres groupes et s'avère donc le plus vulnérable à ces conditions environnementales21. La recherche porte à croire que les hommes âgés pourraient être plus vulnérables encore aux conditions météorologiques extrêmes puisqu'ils tendent à ne pas s'intégrer aussi bien que d'autres à une structure sociale définie. Par conséquent, ils ont moins tendance à profiter de l'aide de membres de leur famille ou d'organismes bénévoles communauataires22,23.
Effets des changements climatiques selon le sexe
Dans plusieurs pays en développement, les femmes sont particulièrement vulnérables aux effets sanitaires des changements climatiques parce qu'elles tendent à être plus pauvres et plus dépendantes des ressources naturelles que les hommes, et parce qu'elles ont moins accès à l'information et à la propriété. Par suite du cyclone de 1991 et des inondations au Bangladesh par exemple, on a constaté que le taux de mortalité chez les femmes était près de cinq fois plus élevé que chez les hommes. Cette situation s'explique à la lumière des rôles sociaux. De fait, les alertes au danger étaient destinées exclusivement aux hommes et on empêchait les femmes de chercher refuge à moins d'être accompagnées d'un parent de sexe masculin. Par contre, lorsque l'ouragan Mitch a fouetté l'Amérique centrale en 1998, les pertes de vie étaient plus nombreuses chez les hommes que chez les femmes car dans cette région du monde, les normes sociales encouragent les hommes à adopter des comportements dangereux en cas de catastrophe24.
Les personnes à faible revenu et celles ayant déjà des troubles de santé, y compris les maladies mentales, sont plus vulnérables en raison de leur état de santé et, dans certains cas, des obstacles actuels qui limitent leur accès aux soins de santé. Les personnes qui travaillent dehors sont plus vulnérables puisqu'elles sont directement exposées aux chaleurs extrêmes et aux taux élevés de rayons ultraviolets (UV). Les individus qui vivent de la terre ou dont la subsistance tient à un emploi dans le secteur des ressources naturelles sont également plus exposés25.
Les changements climatiques n'affecteront pas toutes les régions canadiennes de la même façon. Alors que les populations urbaines seront plus victimes des températures élevées et du smog, celles des régions rurales seront affligées par des problèmes de qualité et de quantité d'eau résultant d'inondations et de sécheresses. Dans les régions où la subsistance est intimement liée aux ressources naturelles (p. ex., l'agriculture, la foresterie et les pêcheries), les changements climatiques pourraient engendrer un déclin économique, des ruptures sociales et des déplacements de population. Les régions côtières pourraient être gravement touchées par une hausse du niveau des océans, ce qui pourrait aggraver les dommages des catastrophes naturelles25.
Aujourd'hui déjà, le réchauffement climatique porte gravement atteinte au mode de vie traditionnel et au bien-être des populations nordiques26. Il est néanmoins difficile de départager clairement les effets des changements climatiques de ceux d'autres déterminants de changement dans le Nord, comme la présence de contaminants environnementaux, l'exploitation des ressources et la disparition des cultures locales. L'Évaluation de l'impact du changement climatique dans l'Arctique résume diverses études sur les effets des changements climatiques dans le Nord. Les auteurs en viennent à conclure que même si le réchauffement des hivers réduit le nombre de blessures et le niveau de stress, les effets pernicieux de régimes océaniques et glaciaires changeants sur les sources d'alimentation, sur la qualité de l'eau, sur le stress social et mental, jumelés aux épidémies de maladie connexes, peuvent contrecarrer ces bienfaits27.
De récentes études portant sur le savoir traditionnel révèlent que les habitants du Nord sont conscients de ces effets sur leurs collectivités. Les chasseurs, anciens et jeunes, ont déjà constaté des changements dans les modes de déplacement, dans l'aptitude à trouver des sources de nourriture traditionnelles et à les prélever et dans l'accès à des sources d'eau potable propres et naturelles27, 28, 29. Les données probantes en témoignent, la transition vers des régimes alimentaires plus occidentaux augmente les risques de cancer, d'obésité, de diabète et de maladies cardiovasculaires chez les populations nordiques.
En outre, la mutation d'espèces animales peut ouvrir la voie à des maladies infectieuses autrefois inconnues dans ces régions27. Les disruptions socioéconomiques surviennent quand les possibilités d'emploi et les moyens de subsistance diminuent et que l'érosion, le dégel du pergélisol et les effets connexes sur les infrastructures perturbent et déplacent les collectivités. Confrontées à de nouveaux dangers, comme le thermostress et la disparition des espèces, ces populations peuvent devenir plus vulnérables aux troubles mentaux et au stress. De surcroît, quand leurs moyens de subsistance s'amenuisent et qu'elles sont forcées de se déplacer, ces collectivités se sentent marginalisées26. Les collectivités nordiques déploient beaucoup d'efforts pour s'adapter à tous ces changements, qu'il s'agisse d'adopter des programmes communautaires de congélation pour garantir la salubrité des aliments ou de modifier les pistes de chasse pour prévenir les blessures. Le reste du Canada devra néanmoins leur prêter main forte en vue de les aider à gérer efficacement ces effets et à faire la transition vers un environnement nordique qui promet de prendre une allure fort différente au cours des siècles à venir29.
En ce qui a trait aux changements climatiques, l'une des meilleures façons de gérer les dangers qui menacent l'ensemble de la population canadienne consiste à faire la lumière sur les points faibles actuels pour améliorer la faculté d'adaptation des collectivités et des groupes de population les plus vulnérables. Même si la recherche a cerné les grands facteurs qui déterminent la capacité d'adaptation, les interrelations entre ces facteurs sont moins bien comprises. Les Canadiens ont la chance de pouvoir compter sur de solides systèmes de soutien pour se protéger des effets néfastes des changements climatiques. Il ne faut cependant pas tenir pour acquis que ces infrastructures sont inébranlables ou que la population canadienne est entièrement à l'abri de faiblesses qui affligent d'autres pays ou régions. Même au Canada, certaines populations n'arriveront peut-être pas à faire face aux changements climatiques. Nous devons définir des interventions efficaces pour accroître encore notre capacité d'adaptation et pour atténuer les effets négatifs des changements climatiques sur la santé. À l'échelle planétaire, le Canada doit faire sa part pour protéger la santé de toutes les populations. Il doit aussi contribuer aux efforts mondiaux visant à gérer les effets futurs des changements climatiques.
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