Dans ce numéro, Nancy Hamilton, rédactrice en chef du Bulletin de recherche sur les politiques de santé s'entretient avec James Gilbert (JG), directeur, et avec Solange van Kemenade (SvK), analyste principale de recherche sur les politiques, tous deux de la Direction des politiques stratégiques, Agence de santé publique du Canada (ASPC).
Q. Le concept de capital social semble gagner en popularité dans bien des domaines, y compris celui de la santé. À quoi faites-vous allusion, au juste, quand vous parlez de « capital social » et qu'englobe cette expression?
JG : Le concept de capital social est devenu populaire dans bien des secteurs en rapport avec le développement socioéconomique, l'efficacité du marché du travail, l'intégration des immigrants, la pauvreté, l'exclusion sociale, la criminalité et sécurité des personnes, revitalisation des quartiers et renouvellement communautaire, et même la santé. Comme le savent probablement les lecteurs, les liens entre les réseaux sociaux ou le soutien social et la santé n'ont rien de nouveau. Par contre, il aura fallu attendre jusqu'au début des années 90 avant que le concept même du « capital social » infiltre les domaines de la recherche sur la santé et de l'élaboration des politiques.
Compte tenu de la pertinence du capital social dans bien des secteurs, le gouvernement du Canada a encouragé les ministères à examiner le recours aux politiques dans le cadre du Projet de recherche sur les politiques (PRP) Le capital social comme instrument de politique publique. Entre autres résultats notoires, ces travaux ont permis de définir le capital social selon une « approche de réseau » et cette définition commune a été adoptée par tous les ministères participants, y compris Santé Canada et l'Agence de santé publique du Canada (ASPC).
SvK : Il s'agissait d'une étape importante--mais pas nécessairement facile--parce qu'auparavant, on avait eu recours à diverses approches pour définir et étudier le capital social. Selon l'approche axée sur les réseaux, « le capital social désigne les réseaux de relations sociales qui peuvent donner accès à des ressources et du soutien aux individus et aux groupes ». Grâce à cette définition commune, nous avons pu concentrer nos efforts et produire un modèle analytique et des outils de mesure. Même si certains croient que l'approche est trop restreinte, elle permet néanmoins de prendre en compte les types et le nombre de liens sociaux, l'accès aux ressources que permettent ces liens, ainsi que les effets et bienfaits résultants.
Q. Comment expliquer l'importance du concept de capital social pour le domaine de la santé?
JG : Depuis quelques années, le concept de capital social a affermi ses assisses en raison de l'approche axée sur la santé de la population. On sait que l'approche axée sur la santé tient compte de la gamme complète de facteurs affectant la santé, y compris ce que nous appelons les « déterminants sociaux de la santé ». Aux termes de l'approche axée sur la santé de la population, la recherche sur le capital social permet d'expliquer l'influence des réseaux de liens sur la santé des personnes et des collectivités. Santé Canada et l'ASPC reconnaissent maintenant une douzaine de
déterminants de la santé, dont les environnements sociaux (y compris le soutien social) et les réseaux de soutien social (voir : <http://www.phac-aspc.gc.ca/ph-sp/ddsp/determinants/index.html>).
Dans le cadre des récentes consultations que nous avons menées en vue de définir des objectifs de santé nationaux, les Canadiens ont expliqué ce qui a le plus d'importance à leurs yeux, soit un sens d'appartenance, ainsi que la présence de familles, de groupes d'amis et de collectivités diverses qui favorisent l'entraide. Ces points de vue faisaient partie des
Objectifs de santé pour le Canada approuvés par le ministre de la Santé fédéral et par ses homologues provinciaux et territoriaux le 23 octobre 2005. Partant des grands déterminants de la santé, les objectifs de santé reconnaissent l'importance du capital social et mettent l'accent sur « l'appartenance et l'engagement », deux éléments clés à l'appui des efforts investis pour lutter contre les inéquités de santé et les causes profondes de la maladie (voir : <http://www.healthycanadians.ca/NEW-1-frn.html>).
Q. Que nous apprennent les études canadiennes et internationales au sujet des liens entre le capital social et la santé?
SvK : Comme l'indiquait James, le recours aux facteurs sociaux pour expliquer les problèmes de santé communautaire n'a rien de nouveau. Dans une étude sur le suicide effectuée à la fin du 19e siècle, Emile Durkheim démontrait déjà l'importance de l'intégration sociale pour le bien-être de la population. Bien des années plus tard, une étude longitudinale dans le comté d'Alameda, aux États-Unis, révélait que les personnes affichant des liens sociaux faibles ou inexistants étaient plus susceptibles de mourir prématurément que celles jouissant de solides liens. Des études ultérieures confirmaient cette observation (voir l'article en page 10 et faisaient ressortir les liens entre les réseaux sociaux et les taux de mortalité.
Plus près de nous, des chercheurs comme Robert Putnam1,2 se sont intéressés aux rapports positifs entre la santé et le capital social. Toutes ces études confirment l'existence de solides liens positifs entre l'indice de santé publique et l'indice de capital social, ainsi que de liens négatifs entre l'indice de capital social et l'indice global des causes de mortalité. Putnam a aussi observé que les effets positifs de l'intégration et du soutien social « rivalisent » avec les effets négatifs de risques de santé connus comme le tabagisme, l'obésité, l'hypertension et l'inactivité physique.
Depuis quelques années, des sondages effectués dans plusieurs pays industrialisés ont fait état des liens positifs entre le capital social et la santé de la population. Au Canada, la Division de la recherche sur les politiques de l'ASPC (autrefois la Direction générale de la santé de la population et de la santé publique de Santé Canada) effectue, depuis 2001, des recherches sur le capital social et la santé, commençant par la mise au point d'indicateurs. Depuis 2004, la Division collabore avec l'Institut de recherche sur la santé des populations de l'Université d'Ottawa à une analyse des données de l'Enquête sociale générale (ESG), cycle 17 de 2003. Leur travail a confirmé l'existence d'une corrélation positive entre le capital social et la santé--ce qui concorde avec les résultats obtenus dans d'autres pays industrialisés (y compris la difficulté à démontrer la causalité).
| Indices Dans le cadre de sa recherche, Putnam1 a utilisé un indice de capital social (un indicateur statistique) formé à partir d'indicateurs tirés de diverses banques de données et d'enquêtes, et un indice de santé publique. En général, les indices de santé publique se fondent sur des indicateurs comme le taux de mortalité, l'état de santé auto-déclaré, la mortalité infantile, le faible poids à la naissance, la mortalité précoce, les congés de l'hôpital et les heures perdues pour cause de santé ou d'invalidité. |
Q. Certes, les études démontrant les bienfaits possibles du capital social pour la santé sont intéressantes, mais les gouvernements ont-ils un rôle à jouer en vue d'aider les gens à tirer avantage de ces bienfaits?
JG : Absolument. Les gouvernements ont un grand rôle à jouer dans la promotion des politiques et des programmes axés sur le capital social. Même si on a du mal à imaginer ce que les gouvernements « pourraient ou devraient faire » pour développer ou enrichir le capital social d'une collectivité, les travaux du PRP aident à faire la lumière sur la situation. Au lieu de considérer le développement du capital social comme un « but » de politique, il pourrait être plus utile de le voir comme un « moyen » ou une « ressource » parmi bien d'autres pouvant aider les gouvernements à réaliser leurs objectifs. À titre d'exemple, malgré la forte probabilité que Santé Canada ou l'ASPC n'adoptent jamais de stratégie spécifique sur le capital social et la santé, plusieurs secteurs de programme intègrent déjà des mécanismes qui misent sur le capital social pour améliorer la qualité de santé de groupes démographiques donnés (p. ex., le développement social et la santé des enfants, le sain vieillissement des aînés).
Par ailleurs, les gouvernements encouragent aussi le développement du capital social en favorisant les conditions qui l'accommodent. Qu'on pense seulement aux décisions au sujet du transport en commun, des garderies et des services récréatifs. Elles illustrent bien en quoi les décisions gouvernementales peuvent affecter les liens sociaux que les gens établissent.
Par contre, les interventions gouvernementales peuvent aussi poser des défis--j'ai deux exemples en tête. Dans un premier temps, le capital social existant peut être miné par des interventions bien intentionnées qui affaiblissent, par inadvertance, les liens sociaux. C'est ce qui s'est passé, par exemple, dans le cas de certains projets de renouvellement urbain qui, parce qu'ils étaient mal adaptés aux collectivités en cause, ont affaibli les réseaux sociaux et, dans certains cas, ont carrément détruit le capital social de ces collectivités. L'examen de situations sous l'angle du capital social peut aider à prévenir les effets néfastes involontaires en produisant de l'information sur les réseaux sociaux en place et en appliquant ce savoir au processus décisionnel.
Un second défi tient au danger que, sous prétexte de « bâtir le capital social », on tente de justifier le désengagement public et la réduction des services publics. Compte tenu des besoins des décideurs du domaine de la santé qui orientent leurs décisions autour des déterminants de la santé, il importe d'établir le degré et les types d'interventions (p. ex., les services de soins à domicile) qui permettront de compléter, et non de déplacer, le soutien actuel offert par les familles et les amis. Les articles aux pages 21 et 25 examinent plus en détail ces défis.
Q. En quoi ce qu'on apprend actuellement au sujet des réseaux sociaux peut-il aider les gouvernements à concevoir des politiques et des programmes qui améliorent la santé?
JG : L'étude des données du cycle 17 de l'ESG parrainée par l'ASPC a de l'importance dans l'application des politiques. Premièrement, comme l'a mentionné Solange, elle confirme qu'en ce qui a trait aux liens positifs entre le capital social et la santé, les tendances observées à l'échelle internationale sont les mêmes au Canada. Le renforcement de cette constatation dans le contexte canadien constitue un grand pas en avant, particulièrement en ce qui a trait au développement et à l'évaluation de programmes communautaires favorisant le partenariat et l'engagement social comme moyen d'améliorer la santé (voir l'article en page 28).
SvK : Deuxièmement, notre plus récente analyse des données de l'ESG (voir l'article en page 16 nous a sensibilisés à l'importance du capital social pour les groupes les plus exposés à l'isolement ou à l'exclusion. Si, par exemple, les réseaux sociaux semblent avoir une importance plus cruciale aux yeux des immigrants et des aînés, le type et la taille des réseaux jugés les plus importants pour la santé diffèrent néanmoins d'un groupe à l'autre. On espère que ces résultats seront utiles aux programmes, y compris nombre de nos programmes de santé communautaires qui misent déjà sur le capital social.
JG : L'ASPC et Santé Canada ont joué un rôle clé, en partenariat avec le PRP et d'autres, pour faire du capital social une nouvelle priorité par rapport aux politiques. Nous sommes heureux de l'occasion qui s'offre de faire connaître nos recherches dans ce numéro du Bulletin de recherche sur les politiques de santé. Puisque c'est la première fois que nous publions les résultats de notre plus récente analyse, il importe que Santé Canada et l'ASPC examinent ces résultats et réfléchissent aux questions émergentes qu'ils soulèvent. Même si le capital social n'est pas une cure miracle pour régler tous les problèmes de santé de la population, cette nouvelle étude canadienne enrichit notre base de données probantes et nous permet d'examiner le développement des politiques et programmes sous le prisme du « capital social ».