Joanne Veninga, Division du vieillissement et des aînés, Centre pour la promotion de la santé, Agence de santé publique du Canada
L'auteure tient à souligner l'aimable participation de Norah Keating, de Jennifer Swindle et de Deborah Foster de l'Université de l'Alberta.
Au fil de la vie, l'ensemble de la population des aînés traverse plusieurs grandes étapes, d'où la vulnérabilité accrue des personnes âgées à l'isolement social et à l'exclusion. En ce sens, il est bon d'aborder la question sous l'angle du capital social, surtout lorsqu'on tente d'élaborer des politiques et des programmes axés sur le sain vieillissement. Cet article fait état de récentes études portant sur le capital social et le « bon vieillissement », examine divers types de réseaux d'aînés et décrit en quoi ils peuvent servir à réduire l'isolement social, à garantir la qualité des soins et à instaurer d'intéressants modes et services de soutien au sein des secteurs communautaire et bénévole.
Les aînés constituent le segment de population qui augmente le plus rapidement au Canada. Ce phénomène se poursuivra, au fur et à mesure que les membres de la génération de l'après-guerre, soit les « baby-boomers », atteindront 65 ans1. D'ici 2015, il y aura plus d'aînés que d'enfants au Canada1.
En 2005, les aînés constituaient 13 %2 de la population totale. D'ici 2031, on prévoit qu'ils représenteront quelque 23 % de l'ensemble de la population canadienne (voir la Figure 1 à la page 22)3. Les aînés « plus âgés » constituent le groupe démographique en plus grande expansion; d'ici 2056, un Canadien sur dix aura 80 ans ou plus, comparativement à un Canadien sur 30 en 20051. En outre, un nombre croissant d'aînés vieillissent « sur place », c'est-à-dire que plus de 90 % des personnes de 65 ans et plus continuent de vivre au sein de leur collectivité4. Les Canadiennes tendent à vivre plus longtemps que les hommes et représentent donc 57 % de la population vieillissante2,5. Une femme de 65 ans peut espérer vivre pendant 20,8 autres années alors qu'un homme peut s'attendre à vivre pendant 17,4 autres années5.
Figure 1 : La population canadienne des aînés par sous-groupes d'âge, 1921-20513

Source : Statistique Canada, 1999-2005.
Au fur et à mesure qu'ils vieillissent, les aînés peuvent connaître de grands bouleversements de vie susceptibles d'affaiblir leurs réseaux sociaux, comme la retraite, la détérioration de la santé, les déplacements forcés et le décès de personnes chères, par exemple6,7, 8. L'isolement social tend également à s'exacerber au fur et à mesure que les gens vieillissent et que les réseaux de parents et d'amis se réduisent9. Les études révèlent que les personnes qui demeurent activement engagées dans la vie et qui sont socialement branchées sont plus heureuses, plus en forme physiquement et mentalement, et plus en mesure de franchir les étapes de la vie.
Les liens sociaux positifs (p. ex., la famille, les amis, l'appartenance à un groupe local) ont pour effet de rehausser et de sauvegarder la santé10,11. En ce sens, les taux de mortalité précoce, de maladies cardiaques et de facteurs de risque pour la santé sont plus faibles chez les gens qui profitent de contacts sociaux et de réseaux de soutien plus solides12. Par conséquent, les politiques et les programmes axés sur le sain vieillissement ont tout intérêt à miser sur le capital social. Comme le précise l'article en page 6, le capital social fait référence aux « réseaux de relations sociales donnant accès aux ressources et à l'aide nécessaires ».
Dans son livre « The Role of Social Capital in Aging Well », Keating et coll.13 font appel à la théorie du capital social pour expliquer divers types de réseaux d'aînés et leur effets sur le bon vieillissement. Les auteurs explorent trois visions du sain vieillissement et le rôle qu'y jouent les réseaux :
Sur le plan de la composition et des ressources, on note de grandes disparités entre divers types de réseaux d'aînés que Keating et coll. catégorisent ainsi : réseaux sociaux (groupes de douze ou treize personnes avec lesquelles les aînés entretiennent des liens étroits); réseaux de soutien (des contacts utiles, y compris des interactions quotidiennes et des activités instrumentales, comme de l'aide pour les tâches ménagères, le transport, engageant de cinq à dix personnes); et les réseaux de soins (des réseaux de trois à cinq personnes qui fournissent un soutien aux aînés aux prises avec des problèmes de santé à long terme ou dont la capacité fonctionnelle est limitée).
Les faits saillants des études actuelles fournissent des renseignements intéressants et utiles sur les réseaux d'aînés (voir l'encadré à la page 23).
Quelques données sur les réseaux d'aînés . . .
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C'est souvent la taille des réseaux sociaux (nombre d'amis et de parents), la qualité des liens et la proximité physique des aidants qui déterminent si les aînés obtiennent ou non une aide formelle de la part de professionnels, des soins informels de la part de parents ou d'amis ou s'ils n'en reçoivent pas du tout14. Même si le caractère des familles canadiennes a changé, les estimations révèlent qu'environ 80 % de tous les soins aux aînés leur sont toujours dispensés par des parents ou des proches15.
Une analyse de l'Enquête sociale générale (ESG) de 2002, cycle 16, sur le vieillissement et le soutien social16 s'intéressait aux liens entre les réseaux sociaux d'aînés non institutionnalisés et leur propension à obtenir des soins formels ou informels, ou à ne pas en obtenir14. Les résultats confirmaient l'importance des réseaux de soins :
Les réseaux sociaux peuvent profiter aux aînés en augmentant leur sentiment de bien-être et de contrôle, et en atténuant le danger d'isolement social. Même si l'isolement social tend à s'accroître au fur et à mesure que les gens vieillissent, d'autres facteurs entrent en jeu, dont une santé déclinante, une invalidité, le sexe (l'isolement social affecte plus les femmes que les hommes18--puisqu'elles vivent plus longtemps), le décès du conjoint, le fait de vivre seul, l'affaiblissement des réseaux sociaux, les problèmes de transport, le lieu de résidence, la méfiance face aux autres, la pauvreté et une faible estime de soi18,19,20. Il importe néanmoins de reconnaître que les facteurs affectant un aîné peuvent ne pas affecter les autres de la même façon. Le fait de vivre seul, par exemple, ne signifie pas nécessairement que la personne se sent esseulée ou sans appui8. En outre, les aînés dont les réseaux sociaux diminuent au fil des années ne sont pas nécessairement mécontents ou seuls. Les études révèlent que le sentiment de bien-être tient davantage à la qualité qu'à la quantité des contacts sociaux21.
Compte tenu du nombre croissant d'aînés qui « vieillissent sur place », le problème de l'isolement social prend de l'ampleur. Même si les études ont toujours confirmé les liens étroits entre l'isolement social et la santé, la tangente de causalité entre le soutien social et la santé demeure nébuleuse--même si l'absence de réseaux de soutien peut contribuer à une mauvaise santé, la mauvaise santé en soi peut entraîner une perte de soutien social19. Quoi qu'il en soit, les programmes et services peuvent aider à réduire l'isolement en favorisant la participation et l'inclusion des aînés dans leurs collectivités. Les données probantes révèlent que les collectivités « bien nanties»22 en capital social sont mieux équipées pour protéger la santé de leurs citoyens, y compris les personnes socialement isolées.
Il faut obtenir plus de données probantes sur les caractéristiques, les facteurs de risque et les conséquences possibles de l'isolement social et ses effets sur la qualité de vie des aînés. En outre, il faut arriver à mieux comprendre les politiques susceptibles d'affecter l'isolement social et l'intégration sociale des aînés19. Pour répondre au besoin d'information, le ministre fédéral et les ministres provinciaux et territoriaux responsables des aînés ont fait de l'isolement social un enjeu de pointe et ont demandé aux responsables de l'étudier, de mettre en commun l'information à l'échelle des compétences, d'identifier les incidences possibles sur les programmes et les politiques, et de définir des approches axées sur la collaboration23.
On a démontré que le bénévolat contribue autant au bien-être des bénévoles qu'à celui des personnes qui profitent de leurs services21. Le bénévolat aide également les personnes à mieux composer avec leurs pertes, au fur et à mesure qu'elles vieillissent24.
Un capital social peut être créé à partir du bénévolat--un niveau de capital social élevé favorise et prolonge la santé des personnes âgées, assure une aide informelle en cas de besoin, réduit la maladie, retarde la mort et améliore la qualité de vie25,26. De plus, les activités bénévoles auxquelles s'adonnent les gens au cours des années adultes favorisent le sain vieillissement en leur permettant de jouer plusieurs rôles plus tard dans la vie. On croit aussi que le fait d'incarner plusieurs rôles dans la vie (p. ex., le rôle d'ami, de travailleur, de conjointe, de bénévole) favorise l'intégration sociale et aide les gens à faire face au stress27.
Quoique la proportion officielle d'aînés qui s'adonnent au bénévolat soit plus faible que la moyenne nationale, ce sont les aînés canadiens qui consacrent le plus d'heures aux activités bénévoles28,29. L'apport des aînés au secteur bénévole est jugé essentiel, surtout à l'échelle des organismes communautaires, y compris ceux créés par et pour les aînés. Il importe de reconnaître la valeur de l'action bénévole et de trouver des façons d'aider les personnes vieillissantes à s'adonner à des activités bénévoles valables, surtout celles aux prises avec des problèmes de santé, de revenu ou de transport30.
Même s'ils n'ont pas été spécifiquement conçus dans une optique de capital social, plusieurs programmes fédéraux actuels pour les aînés (p. ex., le Programme de congé de soignant, le programme Nouveaux horizons pour les aînés) peuvent enrichir le capital social et favoriser le bon vieillissement. Ces programmes aident au développement de trois types de capital social : le capital social qui unit (bonding)--des relations qui permettent aux gens de « s'adonner aux activités courantes » de la vie; le capital social qui relie (bridging)--des liens qui permettent aux gens de se brancher sur des « ressources externes » pour « aller de l'avant »; et le capital social qui crée des liens (linking)--qui facilite l'établissement de liens entre les réseaux6.
Le capital social qui unit (bonding) : L'appartenance à un réseau de soins informels constitué de parents et d'amis peut s'avérer stressante en raison des coûts financiers, émotifs et de santé éventuels. Par contre, le soutien formel aux aînés (p. ex., les services communautaires et de soins à domicile) peuvent alléger les pressions qui s'exercent sur le réseau de soins informels. Le soutien formel enrichit le capital social qui unit car il permet aux aînés de « vieillir sur place » tout en demeurant branchés sur leur réseau social13.
Le capital social qui relie (bridging) : Les programmes qui donnent accès aux ressources peuvent aider les aînés à conserver leurs réseaux sociaux et réduire l'isolement social. Le programme
Nouveaux horizons pour les aînés de Développement social Canada (http://www.dsc.gc.ca/fr/psr/horizons/tabmat.shtml), par exemple, appuie des projets locaux qui encouragent les aînés à contribuer à leur collectivité en misant sur la participation sociale et sur la vie active13.
Le capital social qui crée des liens (linking) : Les programmes qui encouragent les liens entre les organismes bénévoles et les organismes gouvernementaux à divers niveaux peuvent améliorer l'accès des aînés et des familles aux ressources. La
Coalition canadienne des aidantes et aidants naturels est un organisme national qui a pour mission d'appuyer les réseaux de soins et d'encourager les organismes d'aidants, les chercheurs et les gouvernements à discuter des politiques publiques axées sur la prestation de soins (http://www.ccc-ccan.ca/index.php)13.
Une perspective de capital social axée sur les aînés se montre particulièrement utile lorsqu'on tente d'établir des politiques publiques de promotion du sain vieillissement. Entre autres défis qui se posent, on doit mieux comprendre la fragilité des liens entre adultes âgés; l'utilité des liens qui se créent au sein des collectivités « physiques » et « virtuelles » d'aînés; le rôle des familles et des réseaux de soins dans le bon vieillissement; et l'importance d'évaluer les programmes13.
L'Agence de santé publique du Canada compte faire appel à la notion de capital social pour expliquer l'effet des relations sociales sur la santé des aînés et pour examiner l'efficacité et la justesse des interventions stratégiques qui sous-tendent ces relations31. Il importe de mener d'autres études pour définir les approches qui encadreront le mieux tous les types de réseaux de promotion de la santé.